image

Sorti major de sa promotion, au milieu des années 1990, Roch Soleem a failli finir gardien à la Prison Civile d’Aloville. Mais la Providence veillant, le cœur d’Essor Nadjomba, commissaire à l’époque, a vibré de compassion pour lui et il l’a affecté à la régulation de la circulation.


Certes, le racket était le sport le mieux pratiqué par les policiers en charge de cette tâche des plus juteuses, mais, tout a basculé pour Roch le jour où le Commissaire Nadjomba l’a pris en flagrant délit de tentative de racket d’une expatriée. Ce qui n’était ni plus ni moins qu’un crime de lèse-majesté, l’étranger étant Grand Roi au Kwondoga.
Muté au Commissariat de Voville, Roch s’est retrouvé au cœur d’une ténébreuse affaire à Mineville, aux côtés du sergent Koffi Tsè.
C’était en plein harmattan. Un sale temps pour les Minevillois : Mineville souffrait d’une grave pénurie d’eau pour cause de rétention au profit de la Cité Minière de l’Office Kwondogais des Phosphates (OKP). Ce qui les contraignait à aller chercher l’eau des vestiges d’étangs de l’ancienne carrière de la mine, et à y faire la lessive.
Un jeune écolier y a trouvé la mort.
Tout Mineville s’est soulevé et s’est dirigé vers la Cité Minière, menaçant de la mettre à feu et à sang.
Se voyant impuissants face à cette grosse vague d’indignés, les agents de sécurité de l’OKP ont demandé du renfort.
Gérard Koueh, le directeur de la mine, a appelé le Commissariat de Voville.
Dépêchés sur les lieux, dans une vieille Peugeot 404, Roch et le sergent Koffi Tsè ont dû tirer en l’air pour repousser les indignés.
Surgi d’où nul ne savait, Fadina s’est dirigé vers les deux agents de police, les yeux plus rouges que les noix de palmes mûres.
— Des gens s’indignent parce qu’un de leurs enfants est mort par la faute de ces sans-cœur-ni-âme et vous osez tirer sur eux ? Vous avez des armes pour nous tuer mais nous, nous avons des larmes pour pleurer nos morts et les…
Promptement, Koffi Tsè s’est prosterné.
— Enou ledo ! Enou ledo ! Nous ne sommes, nous, qu’un fusil à l’épaule. Et nous n’avions pas l’intention de tuer qui que ce soit.
Fadina a esquissé un sourire.
— Je vois que toi, tu es un fils du terroir.
À ce titre, Koffi Tsè a eu tôt fait de réaliser que le vieux était à deux doigts de leur jeter un mauvais sort. Il s’est empressé d’implorer sa clémence.
— Ce n’est point à vous deux que j’en veux, a continué Fadina, mais à ces charognards qui se foutent de notre gueule, et que vous pensez pouvoir défendre avec vos jouets-là. Nous avons juste reculé pour mieux sauter. Et soyez-en sûrs et certains, nous allons revenir en force.
À ces mots, Fadina s’est retourné et a fait un signe de repli de la main aux quelques braves Minevillois qui vociférait : « Aujourd’hui, vous allez nous tuer tous ou c’est vous qui allez mourir ! »
— Soyez-en sûrs et certains également, a rétorqué Roch en exhibant son revolver, nous allons tirer à vue si nous revoyons vos pieds ici.
— Ah bon ? a fait Fadina en se tournant vers lui, un sourire en coin. Eh bien, tu vas devoir tirer sur moi, l’a-t-il défié en se dirigeant vers la barre de sécurité à l’entrée de la Cité Minière, qu’il a traversée devant le regard ahuri des agents de sécurité.
Roch a pointé son arme sur lui.
Koffi Tsè n’a pas eu le temps de crier « Non ».
Le coup est parti.
Fadina a disparu.
Le revolver a dégouliné d’eau.
Roch n’en est pas revenu. Lui, grand cartésien devant l’éternel, pour qui l’Africa Power était juste une affabulation.
Koffi Tsè a rengainé son arme et s’est rué vers leur voiture de service en tirant Roch par les biceps.
— Tu vas devoir aller le voir.
— Qui ?
— Tu sais bien de qui je parle.
— Pour ?
— Lui présenter tes excuses sur le champ.
— Quoi ? Moi ? Hum, tchia ! Pas question !
— Tu sais, j’ai déjà eu à faire avec ce gbassman, je sais de quoi il est capable. Je ne peux donc que te conseiller d’implorer sa clémence dans les plus brefs délais.
— Plutôt mourir. De toute façon, lui aussi il va mourir ! Nul n’est immor…
Des cris de détresse lui ont coupé la parole.
Koffi Tsè et Roch sont montés dans la voiture et se sont précipités dans la Cité Minière où ils ont été témoins de l’inconcevable.
Des robinets jaillissaient des flots de sang. Dans les réfrigérateurs et congélateurs, les glaçons s’étaient mués en gros caillots d’hémoglobine. Même les bouteilles d’eau minérale étaient devenues des poches d’or rouge.
Il n’y avait plus une seule goutte d’eau dans la Cité Minière.
Les cris de détresse se sont mués en grogne lorsque les femmes des cadres de l’OKP ont vu Fadina sillonner les artères de leur « Petit Paris » en menaçant :
— Tant que nous n’aurons pas d’eau, vous n’en aurez pas non plus !
Malgré les « Espèce de villageois, va ! » « Mauvais esprit, feu sur toi ! » et autres « Holly Ghost, fire ! » le vieux est resté imperturbable.
— Comme si le Saint Esprit pourrait quelque chose pour vous les Caïn par les mains de qui un Abel est mort. Vous n’avez encore rien vu !
Les uns après les autres, les aliments et les fruits étaient plus infestés de vers que toutes les latrines de Mineville réunies, des fosses au-dessus desquelles étaient posés de longs troncs d’arbre où s’accroupissaient les Minevillois pour faire leur besoin, pour le plus grand bonheur des vers qui se disputaient le moindre caca tombé du ciel.
Çà et là, « Petit sorcier ! » « Tu iras brûler en enfer ! » « Tu es si minable que tu n’oses t’attaquer qu’à nous, pauvres femmes ! » « Attends que j’appelle mon mari et on va voir si tu es vraiment garçon ! »
Fadina a éclaté de rire.
— Dis-lui bien que s’il ne vient pas vite normaliser la situation, vous allez connaître pire !
Il a ricané et s’est volatilisé.
Alertés par le ricanement, Koffi Tsè a roulé à tombeau ouvert vers le lieu de sa provenance. Lui et Roch n’ont pas eu le temps de descendre de leur tacot qu’une pluie de criquets s’est abattue sur la végétation et a réduit feuilles et fleurs à néant.
Koffi Tsè s’est tourné vers Roch.
— Tu peux être content de toi maintenant.
— Qu’ai-je fait ?
— C’est toi qui as déclenché tout ça ?
— Moi ? Comment ça ?
— Ta provocation. Et surtout ton coup de feu. On ferait mieux de quitter la cité avant que cela devienne compliqué. Ils ne vont pas manger et c’est nous qui allons être constipés.
Ils faisaient demi-tour lorsque les femmes se sont ruées sur eux.
« Mais, attendez ! » « Vous n’allez quand même pas nous laisser à la merci de ce vieux sorcier ! » « Vous êtes les forces de l’ordre, non ? »
— Les forces en jeu nous dépassent largement.
— N’êtes-vous pas réputés blindés contre tout ?
— Aucune règle n’est sans exception, a tranché Koffi Tsè.
Malgré les mille et une tentatives désespérées des femmes de les retenir, Koffi Tsè a démarré tel un as de Formule 1 à la conquête d’une victoire décisive en Grand Prix et a roulé comme un trafiquant de boudè dans sa guimbarde surchargée de mille et un bidons.
Ils étaient à une trentaine de mètres de l’entrée quand ils ont vu un gigantesque essaim d’abeilles s’y former et bloquer l’accès à la Cité Minière.
— Sans blague ! s’est exclamé Roch, des plus ébahis.
Koffi Tsè a freiné à mort, faisant skier les roues sur la latérite caillouteuse et zigzaguer la guimbarde.
Ils ne sont pas revenus de leur stupéfaction que les grains de sable se sont changés en termites qui ont rongé ce qu’il restait de la végétation après le déjeuner des criquets.
— Ça là… a fait Roch, plus dépassé que le pharaon devant la mort des premiers nés dans le pays d’Égypte.
— Ça ne te rappelle rien ? lui a demandé Koffi Tsè.
Pour toute réponse, Roch a haussé les épaules.
— Les Dix Plaies d’Égypte.
— Attends ! Tu ne vas pas me dire que tout ce qu’il se passe là, Dieu est dedans.
— Dieu ? Non. Mais les divinités, oui. Et il y a bien un féticheur qui a une assez parfaite connaissance de la Sainte Bible pour se faire passer pour Moïse.
— Tu penses au vieux de tout à l’heure ?
— C’est une piste à ne pas écarter. Et si cela s’avère, tu as grand intérêt à tout faire pour implorer sa clémence. Sinon, le dernier châtiment sera pour toi.
— Je ne l’ai pas offensé ! J’étais juste en plein exercice de ma fonction !
Une abeille s’est détachée de l’essaim et a piqué Roch au front.
— Aïe ! C’est quoi ça ?
Malgré la gravité de la situation, Koffi Tsè n’a pas pu s’empêcher d’éclater de rire.
— Une abeille en plein exercice de sa fonction.
— C’est fou ce que ça fait mal !
— Il urge que tu prennes le mal à la racine.
Roch était à deux langues de rétorquer quand, devant ses yeux plus écarquillés que jamais, l’essaim d’abeille, comme sous les doigts habiles d’une potière, a pris la forme d’un gargantua qui s’avançait vers eux.
En vain Koffi Tsè a tenté de redémarrer la voiture pour faire marche arrière.
En vain lui et Roch ont essayé d’ouvrir les portières pour détaler comme “celui qu’un lion a vu”.


De l’index, le gargantua a réduit le pare-brise en mille morceaux.
Il était à deux doigts d’attraper Roch par le collet. Un coup de feu a crié : « Stop ! »
Koffi Tsè a sursauté et s’est tourné vers Roch, braquant sur lui un regard « Qu’est-ce qui t’a encore pris ? ». Son binôme a levé les deux mains, en signe d’innocence.
Koffi Tsè a arboré un air « Qui a alors tiré le coup ? » A suivre

Related Posts