Il y a un siècle, la population française vivait ardemment le désir insatiable de jouir d’une liberté retrouvée après les heures sombres d’une Première Guerre mondiale éprouvante. Les Années folles semblaient promettre un avenir de paix et de sérénité. À Paris, un lieu de culture florissant symbolisait cet élan de communion irrésistible : le Bal Blomet !

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À l’origine, cet établissement, situé 33 rue Blomet dans le XVe arrondissement de la Ville lumière, devait servir de bureau politique à l’aspirant député martiniquais, Jean Rezard de Wouves. Piètre orateur, il comprit rapidement que la musique pouvait être un vecteur de transmission patrimoniale particulièrement opportun et créer un lien social solide entre différentes communautés.

Porteur d’un indéniable héritage caribéen, il se mit au piano et se lança dans l’interprétation de biguines enflammées. Cette idée judicieuse attira un public de badauds curieux, mais aussi quelques prestigieuses personnalités de l’époque, avides de nouvelles expériences sensorielles. Les Antillais de métropole y trouvèrent un espace de réjouissances collégiales et finirent par adopter ce lieu de plaisir joyeux.

À cette époque lointaine, la France est un empire colonial encore puissant et le regard que les citoyens de l’Hexagone portent sur les territoires insulaires est, pour le moins, condescendant. Le champ lexical épouse d’ailleurs cette réalité incontestable et le poète français Robert Desnos, voisin du Bal Blomet, fait alors la promotion du… « Bal nègre ».

La conscience collective d’antan accepte cette dénomination que notre XXIe siècle trouverait plutôt hasardeuse et réprouverait immédiatement, mais 100 ans ont passé et, si le vocabulaire usité jadis irrite nos oreilles, la lecture de l’histoire nous impose de restituer une part de sa vérité.

Adresse incontournable

Les années 1920 permettent donc toutes les audaces dans la frénésie d’après-guerre. Ernest Léardé, qui succède à Jean Rézard de Wouves, constate que le « 33 rue Blomet » est devenu une adresse incontournable de la vie culturelle débridée de la capitale française. Les principales figures de l’agitation artistique du moment s’encanaillent sur place.

Quelles que soient leurs disciplines respectives, les grands esprits fertiles se croisent et se congratulent. Joséphine Baker, Sidney Bechet, Maurice Chevalier, Mistinguett, Ernest Hemingway, Henry Miller, Francis Scott Fitzgerald, Raymond Queneau, Jean Cocteau, et tant d’autres écriront l’épopée du Bal Blomet.

La Seconde Guerre mondiale portera un coup rude à ce lieu d’échange et de partage des savoirs. L’occupation allemande interdira toute rencontre dans cette bâtisse perçue par les nazis comme le repère d’une contre-culture incompatible avec les préceptes du troisième Reich.

En 1945, le Bal Blomet reprendra pourtant ses activités, mais ne retrouvera pas sa vigueur initiale. Il resta cependant un marqueur temporel qui inspira nombre de cinéastes, photographes, peintres et écrivains. Le réalisateur Jacques Becker y installera ses caméras pour le film Touchez pas au grisbi avec Jeanne Moreau et Jean Gabin en 1954. Huit ans plus tard, les portes se ferment… et pour longtemps.

Ce n’est qu’en 2011 qu’un pianiste et entrepreneur français, Guillaume Cornut, envisage de ressusciter ce symbole de la créolité assumée. Il se met en tête de ranimer le dialogue interculturel dans cette cave fameuse qui doit impérativement retrouver son lustre sans perdre son âme.

Renaissance

Cinquante ans se sont écoulés, il faut donc trouver le moyen de raviver la mémoire et de dessiner les contours d’un nouveau paysage artistique, celui d’un XXIe siècle prometteur, inclusif et bienveillant. L’enjeu est de taille ! Comment convaincre qu’une telle aventure est à nouveau possible ?

Les travaux commencent, mais il manque quelque chose… Un supplément d’âme. Il manque des notes de musique pour accompagner la frappe cadencée des marteaux et des pelleteuses. L’idée de convier des instrumentistes au beau milieu du chantier changera instantanément la donne.

L’humeur, l’enthousiasme et l’implication de chacun s’en trouveront décuplées. Alain Jean-Marie, Claude Bolling, Mario CanongeBlick Bassy, Sly Johnson, Didier Lockwood, David Linx, Sonny Troupé, Gregory Privat, Raphaël Imbert, Jowee Omicil, Eric Bibb, Pedro Kouyaté, Ray Lema, Laurent de Wilde et beaucoup d’autres travailleront de concert avec les ouvriers pour se donner du courage et de l’espoir.

La danse mélodieuse de tous ces compagnons volontaires permettra la renaissance du Bal Blomet en 2017. Depuis, les concerts sont quotidiens, les spectateurs sont au rendez-vous, l’éclectisme est un impératif et le risque une vertu. Omar Sosa, Kaz Hawkins, Jacky Terrasson, Rolando Luna, Kareen Guiock-Thuram s’y précipitent. Le jazz coule à flots comme si les Années folles étaient finalement les nôtres.

Aujourd’hui encore, la légende du Bal Blomet défie le temps. L’autrice et réalisatrice Martine Delumeau lui a consacré un docu-fiction diffusé sur France Télévisions. Paris au temps du Bal Nègre restitue l’atmosphère de ce lointain passé quand de jeunes Antillais découvraient une métropole embourbée dans ses contradictions.

Daniel Deleforges a, lui aussi, cherché à documenter le destin unique de ce temple des musiques multicolores. Son dernier ouvrage, Carnet de Bal (Éditions Jazz & Cie), narre le fabuleux investissement d’anonymes et de célébrités qui, tour à tour, ont mis la main à la pâte pour que le rythme effréné des travaux épouse celui du jazz et remette le « 33 rue Blomet » au cœur de l’actualité musicale parisienne.

Oui, un siècle nous sépare des grandes heures du Bal Blomet. Cette longévité inspirera-t-elle d’autres trublions téméraires au fil des décennies ? Que diront-ils en 2125 de leurs aventureux ancêtres qui avaient sauvé de l’amnésie collective un club de jazz mythique ? Quel regard porteront-ils sur nous ? Sur notre engagement ? Sur la société française d’un nouveau millénaire ?

Nous ne serons certainement plus là pour écouter leurs commentaires, mais peut-être auront-ils un peu de considération pour l’activisme culturel de leurs aïeux… Peut-être prendront-ils exemple et feront-ils vivre, encore et toujours, l’un des cœurs battants de la créativité artistique… Peut-être s’appellera-t-il encore le « Bal Blomet » ! 

Par :Joe Farmer

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