Lundi,……2010
« Tu occuperas un grand poste. Un très grand poste même. Mais tu ne connaîtras jamais la paix dans ton foyer… »
Le commissaire Roch Soleem se réveille en sursaut.
Encore ce maudit cauchemar…

Qui lui rappelle un passé qu’il aurait tout donné pour effacer de son destin. Il est de ces erreurs qu’on ne commet impunément. Le voilà condamné à en payer le prix. À tout jamais.
Le silence, timidement menacé par les chants de coqs et cris d’oiseaux çà et là, fourre son lourd chiffon dans la gueule de la villa, lui faisant réaliser qu’il est, comme d’habitude, le premier à s’échapper des bras de Morphée.
À part, bien entendu, Yawa, la domestique.
Cette dernière s’active à dresser la table pour le petit-déjeuner.
Sacrée Dame Nature.
Chic envers les « peu d’élus ».
Cynique à l’égard des « beaucoup d’appelés ».
Non contente d’avoir plaqué le masque hideux de la laideur sur le visage de Yawa, elle lui a taillé des formes disgracieuses. Un sérieux handicap aux yeux de la société du « paraître prime sur l’être », mais un grand atout qui a pesé lourd dans le choix de Ruth, la femme du commissaire, de la nouvelle domestique qui, elle, ne trouverait grâce au pieu de son mari.
— Elle est tellement vilaine que même un chimpanzé ne la voudrait dans sacabane, encore moins un homme dans son lit, a-t-elle pris un malin plaisir à faire remarquer à une amie, riant aux éclats.
— Si tu savais combien tu te trompes sur les hommes, l’a prise de court son amie.
— Comment ça ?
— Tu ne vas pas me dire que tu ne sais pas que, pour bon nombre d’entre eux, « tout trou est trou ».
— Ne t’en fais pas, je connais bien le goût de mon mari en matière de femme.
— Eyooo !!!
C’est fou ce que certaines femmes peuvent être naïves ! Elles aiment se prendre pour Marie Curie, mais elles n’en ont pas le génie.
Madame Soleem ignore-t-elle jusqu’à ce point que, couchée sur le dos dans le noir, toute femme se positionne comme la Beyoncé des nuits chaudes ?
Elle est à mille lieues de l’imaginer mais son époux se délecte à labourer le Jardin Secret de Yawa, assez longtemps mis en jachère pour faire pousser les cris les plus voluptueux.
Ah ! l’homme. Véritable démon, capable d’avoir sous son toit une femme canon et susceptible d’aller planter sa Canne à Sucre dans le champ d’une guenon.
Roch rie sous cape du choix « judicieux » de sa femme, qui lui facilite l’accès au nirvana sans drame.
D’un commun accord, tacite, lui et sa complice dans le vice ne laissent voir aucun éclat de leurs Feux d’Artifices.
Même le soleil le plus radieux n’arriverait à dessiner la moindre ombre de leur torride complicité, que Sister Night met un point d’honneur à cacher jalousement.
Sulfureux partenaires érotiques la nuit mais sérieux patron et domestique le jour.
Juste en pagne et tricot, l’aine encore moite de leur union clandestine, Yawa, presque la trentaine, dispose une tasse avec sous-tasse, un plat, une cuillère et une fourchette devant chacune des six chaises autour de la table ronde de la salle à manger. Un petit tour à la cuisine et elle revient déposer le kit de thé au milieu de la table.
Chaque pas dans cette somptueuse villa équivaut, à ses yeux, au premier pas de l’homme sur la lune. Elle qui a été la risée de tous et mise sur le banc de touche, brille à présent sur une pelouse tout en marbre, sous l’ovation des rayons du soleil et des étoiles.
Dieu n’oublie vraiment personne.
Marchant sur les nuages les plus roses, elle retourne dans la cuisine prendre son mélange de Nescafé et de Milo au lait préféré avec un bon morceau de sandwich à l’omelette, un Repas de Roi qui tranche radicalement avec la pâte de maïs de la veille et la sauce-feuille réchauffée ou juste du piment écrasé qui a été son lot quotidien durant des années.
L’un après l’autre, Roch, 54 ans,imposant et respectable dans son costume traditionnel taillé dans le Faso Danfani, Ruth, 41 ans, en robe taillée dans le Wax, et leurs deux enfants, Roy, 18 ans, portant une chemise à carreaux sur un pantalon en toile, et Roberta, 16 ans, en robe courte, s’installent à la table, la tête baissée qui sur son smartphone qui sur sa tablette.
Toyee, 71 ans, en mawa, et Sita, 68 ans, en anagonou, les parents de Roch, se joignent à eux en se tenant par la main, comme de jeunes amoureux.
— Quel outil formidable ! ironise Toyee. Il permet de communiquer avec de parfaits inconnus mais aucunement avec sa famille.
Roch, Ruth, Roy et Roberta lèvent la tête, esquissent un sourire amusé et commencent à se servir les uns du Nescafé noir ou au lait, et les autres du Milo au lait ou du Lipton au citron.
— Depuis que nous sommes ici, constate Toyee en buvant une gorgée de son Lipton au citron, c’est à peine si vous avez ménagé un temps pour causer ou discuter de quoi que ce soit !
— Parlant justement de ça, se souvient Roch en levant la tête vers son fils, il faut qu’on discute de ton orientation scolaire.
— C’est décidé, papa, réplique Roy, la tête résolument baissée sur sa tablette, je vais m’inscrire dans une école de BTS, dans la filière Finance-banque.
Roch, qui est en train de piquer un morceau d’omelette à l’aide d’une fourchette, arbore un air surpris :
— Nous nous étions pourtant convenus que tu vas t’inscrire en Droit !
Roy avale les centilitres de Nescafé au lait qu’il a la bouche pleine :
— Nous ne nous étions convenus de rien du tout. C’est toi qui voulais me l’imposer. Je vais désormais faire les choses à ma manière.
— Et finir comme ton cousin qui a voulu faire les choses à sa façon et s’est fait ravir sa femme par un pasteur ? intervint Toyee.
— Comment, ça ? s’enquiert Ruth, sa tasse de Milo au lait à deux lèvres de la bouche.
— Le pasteur l’a convaincu que recevoir Jésus avec sa couronne d’épines vaut mille fois mieux que de porter la couronne sertie d’or de zikpéfior. En dépit de l’intervention des autres zikpéfiorwo qui ont tenté de le dissuader de fouler aux pieds une tradition qui date depuis des siècles, il a suivi le pasteur. Ce dernier l’a également convaincu de ne plus s’approcher de sa femme jusqu’à ce qu’ils se soient mariés dans le Christ. Il est allé jusqu’à héberger la femme chez lui, sous prétexte de les mettre tous deux à l’abri de la tentation et leur éviter ainsi la rechute dans la fornication, alors qu’il n’avait en tête que de les diviser pour mieux coucher avec elle sans vergogne. Vous ne devinerez jamais vers qui mon pauvre petit-fils s’est tourné pour se plaindre quand il a découvert le pot-aux-roses : les autres zikpéfiorwo qu’il avait traités de tous les noms d’oiseaux. C’est dire, mon petit-fils, conclut-il en tournant vers Roy, que si tu n’y prends garde, tu reviendras à la décision de ton père que tu es en train de rejeter aujourd’hui.
Roch saisit cette perche pour lancer une pique à Ruth :
— C’est comme ces femmes qui se laissent rouler dans de beaux draps par leur amant et qui n’ont d’autres choix que de revenir moisir sous le toit de leur mari à qui elles croyaient nuire.
Ruth braque sur Roch un regard venimeux. Il le lui rend.
— Mon choix est tout à fait réfléchi, tranche Roy. Je n’aurai jamais à le regretter. C’est vraiment révolu l’époque où les parents obligeaient leurs enfants à faire ci ou ça. En tout cas, moi, nul ne peut plus m’imposer quoi que ce soit.
— Tu devras aussi te passer de mon argent, rétorque Roch.
— Comme si je comptais encore sur ton argent qui pue la corruption à cent mètres, ironise Roy.
Son père le fusille d’un regard acerbe.
— Si c’est sur la fortune de ta mère que tu comptes, lui fait-il remarquer, il faut que tu saches qu’elle n’est autre que le fruit de mon argent qui pue…
Ruth le coupe :
— Tu peux reconnaître tes billets ?
— Pardon ?
— Je te demande si tu peux reconnaître tes billets.
— Quels billets ?
Ruth se lève et quitte la salle à manger. Elle revient avec une enveloppe kraft qu’elle laisse tomber devant son mari. Celui-ci, sourcils froncé, l’ouvre et en sort des billets de banque.
— Je savais qu’un jour viendrait où tu me rappellerais avec ta suffisance légendaire que c’est grâce à toi que je me suis lancée dans le commerce. Il faut que tu le saches aujourd’hui : ce n’est pas avec ton aide mais avec l’appui d’une microfinance que j’en suis arrivée là. Alors, ton argent corrompu, tu peux te torcher le cul avec, ou le fourrer dans le con de la boniche génitrice de ton fils adultérin !
Roch en a le bec cloué.
Un silence de gêne pollue l’atmosphère, rendant l’air aussi étouffant que les serres d’un aigle royal.
Sita tente de le briser.
— Sais-tu que ce pasteur a déjà eu un enfant de trois femmes de son église ? demande-t-elle à Toyee.
Ruth rebondit :
— Il est après tout un homme, non ? Un être de chair, comme aiment à se justifier ces hommes qui font des enfants en désordre en dehors du foyer et l’imposent à leur femme !
Elle échange un nouveau regard venimeux avec Roch.
Sita se tourne vers Roberta qui, la tête toujours baissée sur son smartphone, a à peine touché à son Milo au lait.
— Et toi, ma petite-fille ?
— Hein ? fit Roberta en sursautant. Quoi, grand-mère ?
— Ce n’est pas en ayant le nez sans cesse plongé dans ce machin que tu vas voir clair dans ton avenir !
— Au contraire ! Mon avenir est assuré ! Je suis déjà, à mon âge, administratrice de groupe WhatsApp !
— C’est quel métier ça encore ?
— Elle est chargée d’envoyer des photos de son intimité aux garçons, s’interpose Ruth.
— Maman ! s’écria Roberta en dardant un regard de défi sur sa mère.
— Quoi ? N’est-ce pas ce que tu fais à longueur de journée ?
— En tous cas, ce n’est pas mon petit pompier qui a fait un sex-tape de moi !
— Bien joué, ma fille ! se réjouit Roch. Il y en a qui sont prompts à jeter la pierre aux autres, oubliant que c’est tout un cargo de cailloux qu’on doit déverser sur eux.
— C’est comme ça que vous éduquez vos enfants ? s’enquiert Toyee, indigné.
— C’est plutôt eux qui nous éduquent, hein ! répond Ruth.
Sita soupire.
— Hum. Le monde est vraiment à l’envers.
Roch vide sa petite tasse de Nescafé noir, se lève et s’adresse à ses parents :
— Faites vite, je vais vous déposer à l’hôpital.
CHU d’Aloville

Toyee et Sita sont venus en consultation, l’un pour une hernie et l’autre pour une tumeur au sein.
Les galons de leur fils font accélérer leur prise en charge.
— Dès que c’est fini, bipez-moi, j’enverrai un inspecteur vous ramener à la maison.
Roch retourne à sa voiture et mis le cap sur le Commissariat Central d’Aloville.
Il se met à méditer sur sa vie qui, sans être aussi cauchemardesque que ça, a toujours été loin d’être de rêve.
Àsuivre…






