Plus qu’un rendez-vous cinématographique, le Festival international du film de Locarno, qui a débuté mercredi, reflète des décennies d’enjeux politiques et culturels suisses. L’historien Cyril Cordoba revient sur cette histoire dans son ouvrage ‘Désaccords à Locarno’.
Avec son ouvrage ‘Désaccords à Locarno’, à paraître en septembre, l’historien Cyril Cordoba éclaire une facette méconnue du Festival de Locarno qui, bien avant de devenir une fierté nationale, a été le reflet des tensions et des transformations de la société suisse.
Les origines du festival remontent à 1941, dans un contexte éminemment politique. À l’époque, une manifestation cinématographique organisée à Lugano visait notamment à favoriser un rapprochement culturel avec l’Italie fasciste de Mussolini. Mais l’expérience fut de courte durée: en 1946, les habitants tournèrent le dos à l’idée d’un écran permanent au cœur de la ville. Locarno saisit l’occasion et mit à disposition, cette même année, le parc du Grand Hôtel pour des projections en plein air. Le festival locarnais était né.
Un miroir des tensions de la guerre froide
Durant la guerre froide, le festival s’est distingué en accueillant des films de pays comme l’Allemagne de l’Est ou la Chine. Cette ouverture a suscité des critiques dans une Suisse alignée sur le bloc de l’Ouest, où l’anticommunisme était prégnant. Invité dans la Matinale du 5 août, Cyril Cordoba rappelle que certains qualifiaient alors le festival de « crypto-communiste ». Il nuance toutefois: « Ce n’était pas forcément un choix politique des organisateurs, mais plutôt un choix contraint, puisque les grands producteurs, notamment les États-Unis, s’intéressaient très peu à Locarno à cette époque ».
Le festival tessinois a également été le théâtre de tensions entre les régions linguistiques suisses. Les critiques alémaniques, notamment dans la Neue Zürcher Zeitung, se montraient souvent virulents envers les films d’Europe de l’Est, tandis que la Suisse romande, soutenue par des figures comme Freddy Buache de la Cinémathèque suisse, défendait l’événement. « Le festival de Locarno a vraiment été façonné par les discours médiatiques et politiques, et en Suisse, il s’est construit particulièrement le long du Röstigraben« , analyse Cyril Cordoba.
Pendant des décennies, Locarno a peiné à s’imposer comme une institution culturelle nationale. Contrairement à des festivals comme Cannes ou Berlin, créés avec le soutien de leurs gouvernements respectifs, Locarno est né d’une initiative locale. Ce n’est qu’à partir des années 1970, avec la création d’une salle de cinéma en plein air sur la Piazza Grande, que le festival a pris un tournant populaire et touristique. La stabilisation est venue dans les années 1980, sous la direction de David Streiff, qui a trouvé un compromis entre cinéma d’auteur et grand spectacle.
Une dimension politique toujours présente
Aujourd’hui encore, le festival reste un espace d’expression politique. Cyril Cordoba évoque un exemple récent: « Rien qu’hier, en me promenant à Locarno, j’ai vu des affiches officielles du festival détournées pour appeler à boycotter UBS en protestation contre le génocide à Gaza ». Ces interventions dans l’espace public montrent que Locarno demeure un lieu où s’expriment des revendications politiques et sociales, bien au-delà du cadre cinématographique.
Outre les projections et les débats publics, Locarno est également devenu, au fil des années, un lieu de rencontres discrètes entre élites politiques et économiques. « Beaucoup de décisions politiques importantes se prennent à Locarno, mais loin des regards », note Cyril Cordoba. Ces réunions, souvent qualifiées de « dîners républicains » par certains observateurs, qui mêlent personnalités politiques, chefs d’entreprise et figures influentes, renforcent le rôle du festival comme un carrefour stratégique, où cinéma et géopolitique se croisent discrètement.
Propos recueillis par Adrien Krause
Adaptation web: Sébastien Foggiato
Cyril Cordoba, ‘Désaccords à Locarno’, ed. Alphil PUS, 6 juillet 2026.
A consulter, notre dossier consacré au Festival de Locarno






