De Jean XXIII à Léon XIV, la papauté a toujours entretenu une relation étroite avec la France: des liens intellectuels, spirituels, et parfois conflictuels avec les évolutions sociales et politiques de la société française contemporaine. Martin Dumont, docteur en histoire à la Sorbonne et secrétaire général de l’Institut de recherche pour l’étude des religions, retrace 80 ans de relations entre le Saint-Siège et «la fille ainée de l’Église».
Martin Dumont*
Le prochain voyage apostolique de Léon XIV en France offre l’occasion de se replonger dans l’histoire des relations entre le Vatican et la France depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Il faut le dire de suite: il est impossible de concevoir ces relations entretenues encore aujourd’hui si l’on n’a pas à l’esprit les liens intellectuels et spirituels qui unissent les Papes des temps contemporains à ce pays.
Il y a eu tout au long du XXe siècle — et la première moitié du XXIe siècle n’y échappe pas, bien au contraire — un véritable rapport affectif entre les Successeurs de Pierre et la France. L’attention particulière qu’ils lui ont portée trouve son origine non seulement dans un héritage historique, une présence visuelle et religieuse à Rome et dans la vie de l’Église universelle, mais aussi, très nettement, dans des liens intellectuels nourris.
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Le nonce apostolique en France salue le «grand intérêt» pour la visite du Pape
Jean XXIII
Ainsi, avant d’être élu Pape en octobre 1958, Angelo Roncalli avait vécu durant de longues années en France, étant nonce apostolique à Paris de 1944 à 1953. Lorsqu’il est nommé à ce poste, la France ne lui est pas vraiment inconnue. En 1905, alors tout jeune prêtre, il était passé par Marseille pour aller à Lourdes, où il vint ensuite régulièrement en pèlerinage. La même année, il s’était rendu également à Lyon et au sanctuaire d’Ars. Angelo Roncalli profite de ses fonctions pour découvrir davantage le pays, ses forces et faiblesses. Sollicité de toutes parts, il sillonne la France, faisant connaissance avec les différents aspects des diocèses, paroisses et sanctuaires français. Le nonce italien devient très attaché à la France. En janvier 1953, Pie XII l’ayant élevé à la dignité cardinalice et nommé patriarche de Venise, le président Vincent Auriol lui remet la barrette cardinalice à l’Élysée et la grand-croix de la Légion d’honneur.
En octobre 1958, Pie XII meurt. Angelo Roncalli, venu à Lourdes quelques mois auparavant pour la bénédiction de la basilique Saint-Pie X, est élu Pape, prenant le nom de Jean XXIII. Le Conclave avait suscité le très vif intérêt du président de la République française qui avait chargé l’ambassadeur de France près le Saint-Siège d’approcher des cardinaux afin d’obtenir un Pape favorable aux intérêts nationaux. L’affection de Jean XXIII pour la France reste entière, ce dernier envisageant même un temps un voyage à Lourdes. Il fait connaître régulièrement son amitié envers un pays aimé à l’occasion d’audiences ou de divers textes.
Deux événements sont également à relever plus particulièrement. D’une part, l’accueil au Vatican de De Gaulle, le 27 juin 1959, où il lui rappelle sa nonciature et l’entretien qu’ils avaient eu le 1er janvier 1945, soulignant que «[t]out ce qui est “la France” fait vibrer [Son] cœur d’une manière très spéciale et caractéristique». Et, d’autre part, la réception de représentants de la presse, le 13 octobre 1962, au moment du Concile Vatican II, où il évoque «la France, qui Nous est toujours restée si chère», rappelant la partie de son allocution à l’Élysée (janvier 1953) où il voulait qu’on se souvienne de lui comme étant «toujours et en toute circonstance un ami sûr et sincère de la France».
Paul VI
C’est un même attachement à l’Hexagone qui anime son successeur Paul VI, dont l’élection a suscité également l’intérêt (marqué, à tout le moins) gaullien. Francophone et francophile, Giovanni Battista Montini avait travaillé aux côtés de Pie XII à la Secrétairerie d’État, où les diplomates appréciaient son travail. Son poste lui avait permis de disposer d’une observation sans pareille sur les évolutions qui avaient lieu dans le pays et au sein du catholicisme français, pouvant suivre ainsi notamment le renouveau théologique et les difficultés rencontrées par certains théologiens avec Rome.
Venu en France dans les années 1920 pour y apprendre la langue française, il y avait découvert les écrits du philosophe catholique Jacques Maritain, qu’il traduit ensuite aux éditions Morcelliana, ainsi qu’un volume du jésuite Léonce de Grandmaison qu’il préface. Il gardera des liens étroits avec Jacques Maritain pendant de longues années. Et c’est en ayant à l’esprit cette présence française à Rome et dans le monde et la place importante que tient la France théologienne dans le déroulement du Concile Vatican II que Paul VI reçoit des évêques français (1963) puis se rend à Saint-Louis des Français (31 mai 1964), pour le huitième centenaire de Notre-Dame de Paris.
Il y rend hommage à la France en rappelant le mot d’Eudes de Châteauroux disant qu’elle est «le four où cuit le pain de la chrétienté», mettant en avant, dans le même temps, les figures des théologiens français: c’est (notamment) grâce à vous que le Concile fonctionne et peut avancer, dit-il en substance aux évêques présents. Dans les années suivantes, les relations avec l’Église de France sont cependant plus délicates, dans le contexte des lendemains du Concile.
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26/08/2026
Jean-Paul Ier et le lourd héritage d’un pontificat
Jean-Paul II
On peut retrouver une même affection pour la France chez Jean-Paul II, un sentiment profondément ancré puisqu’en 1947 il avait visité la France (déjà!) considérée comme «pays de mission». Expérience marquante pour lui, il découvre la figure du curé d’Ars au séminaire: «Jean-Marie Vianney […] dont toute la vie a été un témoignage rendu à la puissance du Christ prêtre. J’estime que nous n’avons pas le droit de renoncer à de tels modèles sous prétexte d’adaptation ou de recyclage. Nous ne pouvons les tenir pour “périmés” ou “inactuels”», dit-il à André Frossard (1982).
De fait, beaucoup, chez le Pape polonais, résonne français: il aime le curé d’Ars, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et saint Louis-Marie Grignion de Montfort, en qui il trouve l’inspiration de sa devise épiscopale («Totus tuus»). Il visite huit fois la France en tant que Souverain pontife et il faut indéniablement y voir le signe d’un attachement à une nation qui a compté dans la vie de l’Église universelle et dont il espérait qu’elle continuât à jouer un rôle, la désignant «éducatrice des peuples» et n’hésitant pas à l’interpeller: «France, Fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême?» (Le Bourget, 1980).

Le Pape Jean-Paul II à Lourdes en août 2004
La géographie de ses voyages français met notamment en évidence certains de ses attachements spirituels: l’Institut catholique de Paris — que Léon XIV sera le deuxième Pape à visiter — et l’église Saint-Joseph des Carmes (enseignement et fidélité au siège de Pierre), Notre-Dame de Paris et la chapelle de la rue du Bac, Lisieux, Lourdes, Lyon et Ars, Saint-Laurent-sur-Sèvre (Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, la dévotion mariale), Sainte-Anne d’Auray (la Bretagne, terre catholique), Reims en 1996 (le baptême de Clovis et la «fille aînée de l’Eglise»), Tours (la charité de saint Martin)… Ils sont aussi à percevoir dans l’espérance d’un réveil du catholicisme français dans le contexte de la nouvelle évangélisation promue par Jean-Paul II.
Benoît XVI
Pétri de culture française, Benoît XVI a entretenu avec la France des liens très forts également, se trouvant eux aussi à la source d’une attention particulière pour ce pays durant son pontificat. Il avait découvert aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale les œuvres de Paul Claudel et de Georges Bernanos, puis fréquenté au Concile Vatican II le père Henri de Lubac, notamment.

Le Pape Benoît XVI en voyage en 2008 à Paris, et à Lourdes pour le 150ème anniversaire des « apparitions » de la Vierge à Bernadette Soubirous.
Ses venues en France en tant que cardinal Joseph Ratzinger avaient été rares mais remarquées (conférences sur la foi et la crise de la catéchèse à Lyon et Paris en 1983, conférence conclusive de Carême à Notre-Dame de Paris en 2001…). Il avait été élu en 1992 membre associé étranger à l’Académie des sciences morales et politiques.
Élu Pape en 2005, il vint visiter Paris et Lourdes en 2008 et il devait le redire à cette occasion: «[J]’ai eu réellement un contact très profond, très personnel et enrichissant avec la grande culture théologique et philosophique de la France. Cela a été réellement décisif pour le développement de ma pensée». Dix ans auparavant, celui qui était alors préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi déclarait, en recevant les insignes de Commandeur de la Légion d’honneur à l’ambassade de France près le Saint-Siège: «J’ai toujours été, dès ma jeunesse, un admirateur zélé de la “douce France”».
François
Quant à François, ce devait être un des paradoxes de son pontificat: passer aux yeux de certains pour ignorer voire mépriser la France tout en citant dès le lendemain de son élection un écrivain français (Léon Bloy) dans son homélie puis dans une exhortation apostolique cinq ans plus tard (Evangelii gaudium) et parsemant ses allocutions, entretiens et textes pontificaux de références à des auteurs spirituels ou littéraires français (Charles Péguy, Joseph Malègue, Georges Bernanos), évoquant également une dette à leur égard (René Voillaume, Charles de Foucauld, Thérèse de Lisieux, les pères Surin et Lallemand…): «Ma spiritualité est française», disait-il à La Vie en 2016.
En 2023, il devait ainsi consacrer une Lettre apostolique à Blaise Pascal (Sublimitas et miseria hominis) puis une exhortation apostolique (C’est la confiance) à sa «sainte préférée» (dont il gardait une image exposée dans sa bibliothèque archiépiscopale), Thérèse de l’Enfant-Jésus, louant son «génie spirituel». Sa dernière encyclique, Dilexit nos, sur le Sacré-Cœur, «met en lumière la place considérable que les saints de France ont eue dans le développement et la compréhension de cette dévotion», écrit en son nom le cardinal Pietro Parolin aux évêques de France en novembre 2024.

Le Pape François s’était rendu à Marseille en 2023.
Confiance et espérance des Papes envers un catholicisme «créatif»
Cependant, ce qui frappe aussi dans l’histoire la plus récente des relations entre Rome et la France, c’est la confiance de la papauté envers les membres d’une nation qui reste aimée eu égard à son passé, malgré une sécularisation toujours plus marquée, ce que Rome estime être des manques de fidélité dans différents domaines. C’est ainsi qu’à la suite de ses prédécesseurs, Paul VI, lors de sa visite en 1964 à Saint-Louis des Français, rendait hommage à l’œuvre entreprise par les Français dans les domaines spirituels et théologiques.
À Rome même, la présence de René Brouillet à l’ambassade de France près le Saint-Siège, avec qui Paul VI s’entend bien, et de Jean-Marie Villot, secrétaire-général adjoint au Concile et cardinal secrétaire d’État de Paul VI, assurent à la France une place particulière dans le cœur de Rome. Cette présence n’a cessé depuis de se réduire, pour différentes raisons, et la lune de miel du milieu des années 1960 est appelée à être autrement perçue dans les lendemains immédiats du concile.
Les premiers retours français de l’enquête lancée par l’ex-Saint Office auprès des épiscopats nationaux (l’«enquête Ottaviani») sont fraîchement reçus à Rome, même si le Pape reste confiant. Déjà, en 1964, Paul VI évoquait à Saint-Louis des Français «une effervescence, un aiguillon permanent qui suscite, dans le domaine religieux comme en celui des choses profanes, une réflexion sans cesse approfondie, peut-être parfois sans assez d’égards pour la valeur des institutions chrétiennes […] Nous savons gré aux catholiques de France de ces initiatives, de ces recherches, que Nous apprécions vivement, sachant combien chacun d’eux est désireux de demeurer un fils aimant de l’Eglise».
La situation se complique par la suite, le moment le plus visible se déroulant en 1968, les événements de mai étant suivis par la publication à Rome, en juillet, de l’encyclique Humanae vitae, mal reçue par les catholiques français et défendue par les évêques dans une note pastorale qui laissait une voie pour une interprétation ouverte. L’oratorien Louis Bouyer — que Paul VI connaît — publie dans ces mêmes années un livre polémique dont le titre résume clairement la situation: La décomposition du catholicisme.
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En 2008, le voyage de Benoît XVI en France, sous le signe de saint Augustin
Cette situation n’était toutefois pas vraiment nouvelle: lorsque Pie XII, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, fait de Thérèse de Lisieux la patronne secondaire de la France, il présente ce pays comme étant «un très vaste champ à cultiver» en raison de la diminution de la pratique religieuse. Et c’est l’un des éléments-clés à destination du catholicisme français, que ce soit sous Paul VI ou Jean-Paul II: celui-ci, peu avant son premier voyage en France en 1980, tout en avouant une certaine inquiétude face à la situation du catholicisme français, exprime son espérance qu’il ne s’agisse que d’une «crise de croissance», terme lui-même évoqué peu auparavant par le cardinal-archevêque de Paris, François Marty.
Plus récemment, tout en se montrant critique quant à la situation politico-religieuse en France, devenue à ses yeux «une périphérie à évangéliser», François soulignait auprès de La Croix (2016) la «créativité» du catholicisme français, y fondant un certain espoir de renouveau. Il reviendra sur ce sujet lors de sa venue à Marseille, disant dans son homélie au stade Vélodrome que «notre vie, la vie de l’Église, la France, l’Europe ont besoin de cela: de la grâce d’un tressaillement, d’un nouveau tressaillement de foi, de charité et d’espérance». De même, au moment de la réouverture de la cathédrale Notre-Dame de Paris en décembre 2024, François envoyait un Message à l’archevêque de Paris, Laurent Ulrich, souhaitant que «la renaissance de cette admirable église constitue un signe prophétique du renouveau de l’Église de France».
Léon XIV, quant à lui, quelques semaines après son élection, devait adresser un message aux évêques de France, y espérant un «nouvel élan missionnaire. Dieu peut, moyennant le secours des saints qu’Il vous a donnés et que vous célébrez, renouveler les merveilles qu’Il a accomplies dans le passé».
Relations diplomatiques et attentes envers la France
Les relations diplomatiques sont d’un autre ordre mais cet élément est également important pour Rome, les deux parties pouvant se retrouver sur des préoccupations communes. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Pie XII avait exprimé à l’ambassadeur Jacques Maritain son désir que la France retrouvât sa place dans le concert des nations: «Nous n’avons pas de vœu plus cher que de voir la Fille aînée de l’Église grande, prospère, unie dans la vérité et dans la justice, jouer un rôle dans le renouvellement spirituel et temporel d’un monde si profondément ébranlé» (mai 1945).
On retrouve une idée semblable dans les discours de Paul VI, tant dans ce qu’il a pu dire aux ambassadeurs que lorsqu’il reçoit le chef de l’État en 1967, avec un sujet qui lui tient à cœur, celui du soutien des pays «riches» aux pays en voie de développement, une question déjà bien présente dans certaines interventions de Pie XII. Il publie en 1967 l’encyclique Populorum progressio (26 mars), dont l’un des inspirateurs est le père Louis-Joseph Lebret, un dominicain français, fondateur de l’association Économie et humanisme dans les années 1940. La même année, Paul VI accueille le chef de l’État français au Vatican.
Ces visites ont repris depuis la fin des années 1950 (René Coty en 1957, Charles de Gaulle en 1959), dans la continuité symbolique des honneurs rendus aux souverains et la prise de possession (jusqu’alors par l’ambassadeur) du titre de «premier et unique chanoine honoraire de la basilique du Latran». Paul VI reçoit donc le 31 mai 1967 le président de la République française et, au milieu d’éloges à l’attention de la France, énonce que Populorum progressio est destinée à tous les pays, estimant dès lors qu’au nombre des soutiens attendus se trouve «cette nation qui a tant contribué à enrichir le patrimoine culturel de l’humanité, et dont l’incomparable rayonnement religieux et missionnaire est d’un si grand prix aux yeux de l’Église, la France, à laquelle Nous sommes personnellement redevables, depuis Nos jeunes années, de tant de précieux éléments de Notre propre formation».
De même, Jean-Paul II, en visite en France en 1986, souhaite que le pays poursuive ses efforts en faveur des plus démunis, «même lorsqu’ils se sentent plus limités dans leurs possibilités. […] [Q]ue la France continue à faire honneur au génie de l’esprit et au génie du cœur» (à l’aéroport de Satolas, 7 octobre 1986). Il en sera de même pour Benoît XVI, notamment lors de la réception de l’ambassadeur de France près le Saint-Siège, en 2009 (il s’agissait de Bernard Kessedjian), pour la présentation de ses Lettres de créance: la place que la France occupe au niveau international reste précieuse pour les vues du Saint-Siège et cette position reste encore actuelle, ainsi qu’ont pu le montrer les visites régulières effectuées par le président Emmanuel Macron (ou des membres des gouvernements successifs) au Vatican durant le pontificat de François puis durant la première année de celui de Léon XIV.

Le Pape François accueilli à Marseille par le président français Emmanuel Macron en septembre 2023. (ANSA)
Les dossiers où le Saint-Siège et la France se retrouvent existent (écologie, soutien aux pays les plus démunis, assistance aux chrétiens d’Orient, recherches de solutions pacifiques pour les conflits actuels, etc). Les attentes diplomatiques de la papauté envers la France se sont donc maintenues sur ce temps long et se poursuivent, tout en faisant parfois preuve d’un «soutien vigilant».
Le ton a certes indéniablement changé depuis que Pie X a fulminé la condamnation de la loi de séparation (1905) mais il arrive que la papauté n’hésite pas à manifester sa désapprobation face à ce qui lui apparaît comme une évolution néfaste de la société française, tout en restant dans les limites de l’expression diplomatique, que ce soit sur la question du respect de la vie ou, mezzo voce mais avec une partition limpide, sur la laïcité à la française.
Ainsi, Valéry Giscard d’Estaing, en visite privée au Vatican en décembre 1975, s’était vu reprocher par Paul VI d’avoir donné son accord à une loi portant atteinte au respect de la vie humaine (loi Veil, votée en 1974), un épisode qui entraîne un refroidissement passager des relations entre les deux puissances. Quelques années plus tard, en décembre 1979, Jean-Paul II devait recevoir en audience Louis Dauge, le nouvel ambassadeur de France près le Saint-Siège, avec une allocution pontificale où le contexte politique est très clairement sous-entendu, le Pape polonais portant à la situation française une attention particulière.
Six mois avant l’interpellation à l’aéroport du Bourget et tout en gardant le ton diplomatique, le message était on ne peut plus clair: «Votre Excellence représente un pays qui a tenu, aussi bien dans le monde que dans l’Église universelle, et qui tient toujours, différemment peut-être, une place particulière qui suscite à la fois une grande estime, une confiance solide, des attentes renouvelées et exigeantes […] Le législateur, pour sa part, ne peut […] se contenter d’avaliser ce qui se fait ou ce qui se pense. La mission de l’État implique qu’il ait lui-même un regard fixé sur le sens profond de l’homme, sur les valeurs essentielles, sur les exigences morales […]».
La laïcité à la française, sujet de perplexité à Rome
C’est ce soutien exigeant du Saint-Siège à la France qui conduit les Papes, surtout à partir des années 1980, à évoquer régulièrement la question de la laïcité en France. C’est, par exemple, en 2005, Jean-Paul II, quelques mois avant sa mort, qui s’adresse aux évêques de France à l’occasion du centenaire de la loi de 1905. Tout en constatant que la situation a bien changé depuis un siècle, il évoque la séparation, où l’on retrouve en creux la conception de la laïcité qu’il défend: «Elle [la loi de séparation] réglait la façon de vivre en France le principe de laïcité […] reléguant du même coup le fait religieux dans la sphère privée et ne reconnaissant pas à la vie religieuse et à l’Institution ecclésiale une place au sein de la société».
Pour sa part, Benoît XVI avait eu l’occasion avant d’être Pape de traiter la question des relations entre l’Église et l’État, la laïcité en faisant partie. Une fois sur le trône de Pierre, il en parle plusieurs fois, et notamment à l’occasion de son voyage en France, lors d’un échange avec des journalistes. Répondant à une question portant sur la France, la laïcité et la place de la religion, il relève: «Il me semble évident aujourd’hui que la laïcité en soi n’est pas en contradiction avec la foi. Je dirais même qu’elle est un fruit de la foi parce que la foi chrétienne était, dès le commencement, une religion universelle, donc pas identifiable avec un État et présente dans tous les États et différente dans les États».

Le Pape Benoît XVI en voyage à Paris en septembre 2008.
Il revient cependant sur le sujet lors de son séjour à Paris, estimant qu’il faut «insister sur la distinction entre le politique et le religieux, afin de garantir aussi bien la liberté religieuse des citoyens que la responsabilité de l’État envers eux, et […] prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu’elle peut apporter, avec d’autres instances, à la création d’un consensus éthique fondamental dans la société».
Il en sera de même durant le pontificat de François. D’une part, dans l’entretien accordé au journal La Croix en 2016, présentant une «petite critique» à la France, celle d’«exagérer la laïcité. Cela provient d’une manière de considérer les religions comme une sous-culture […] La France devrait faire un pas en avant à ce sujet pour accepter que l’ouverture à la transcendance soit un droit pour tous». Il estimait dans le même temps que les catholiques (et d’une manière générale les croyants) devaient pouvoir faire entendre leur voix et être écoutés en tant que citoyens, sans être rejetés a priori: «C’est cela une vraie laïcité. On ne peut pas balayer les arguments des catholiques, en leur disant: “Vous parlez comme un prêtre”. Non, ils s’appuient sur la pensée chrétienne, que la France a si remarquablement développée». Il reviendra sur ce sujet lors de sa venue en Corse en décembre 2024, mettant en avant un modèle de laïcité qui ne soit pas «statique et figé mais évolutif et dynamique».
Léon XIV, quant à lui, recevant en août 2025 des parlementaires français, soulignera qu’il «n’est pas facile en France, pour un élu, en raison d’une laïcité parfois mal comprise, d’agir et de décider en cohérence avec sa foi dans l’exercice de responsabilités publiques». Ainsi donc, si les relations entre la France et le Saint-Siège peuvent être bonnes, elles n’empêchent pas, parfois, des mises au point de la part de Rome.
À la veille du voyage de Léon XIV, une certitude: le cœur du Vatican bat toujours pour la France, une nation intéressant le Pape régnant qui y espère, à la suite de François et de ses prédécesseurs, «un nouvel élan missionnaire», quarante ans après le mot d’espérance de Jean-Paul II à l’aéroport de Lyon-Satolas: «Un nouvel élan spirituel et apostolique est possible pour l’Église en France» (7 octobre 1986). Ouverture aux autres et mission… Jean XXIII, recevant les étudiants du Centre Richelieu le 30 mars 1959, ne leur donnait pas d’autre programme: «Il ne suffit pas d’étudier les vérités religieuses ni d’y réfléchir entre soi. Il faut agir. Soyez des actifs au service de Dieu et de l’Église. Soyez des apôtres, travaillant en union avec tous […] dans un esprit de fraternelle charité».
*Docteur en histoire à la Sorbonne et secrétaire général de l’Institut de recherche pour l’étude des religions






