Depuis le 1er janvier et l’entrée en vigueur d’un amendement au Code pénal qui fait des propagandes communiste et nazie un même délit, toute forme de promotion de l’idéologie communiste, jusqu’au  port ou à l’affichage en public de ses symboles, tels que l’étoile rouge à cinq branches ou le marteau et la faucille, est interdite en Tchéquie. Sans doute plus symbolique qu’autre chose, cette nouvelle mesure n’en suscite pas moins un certain débat.

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Si le délit de fondation, de soutien et de promotion d’un mouvement visant à réprimer les droits de l’homme et les libertés y figure depuis longtemps, le Code pénal tchèque mentionne désormais explicitement non seulement le nazisme, mais aussi le communisme. L’amendement de son article 356 prévoit, en effet, des peines de prison pouvant aller jusqu’à cinq ans pour toute personne qui exprimerait en public sa sympathie pour tout mouvement qui « incite manifestement à la haine raciale, ethnique, nationale, religieuse ou fondée sur la classe sociale ».

Toutes les formes de négation, de remise en question, d’approbation ou de justification des différents génocides, que ceux-ci soient nazis, communistes ou autres, sont également susceptibles de poursuites pénales.

Mais alors que la condamnation du nazisme n’a jamais constitué « un problème » dans l’histoire moderne dans le sens où sa propagande a été sanctionnée par la justice à de nombreuses reprises, personne en revanche, depuis la révolution qui a abouti à la chute de l’ancien régime en Tchécoslovaquie en 1989, n’a jamais été condamné pour propagande communiste.

En théorie, à condition que l’article révisé du Code pénal entré en vigueur le 1er janvier dernier soit appliqué à la lettre, la situation pourrait donc désormais évoluer. Et ce, même si nombre de légistes, politologues et autres experts considèrent que l’adoption de l’amendement par le Parlement l’été dernier constitue avant tout « un acte symbolique ».

Dans un débat diffusé par la Radio tchèque, ce mardi 6 janvier, Martin Mejstřík, ancien sénateur et leader des manifestations étudiantes en 1989, estime ainsi qu’interdire la propagande communiste peut être un bon moyen d’aider une partie de la société tchèque qui n’a pas encore tourné la page, à éradiquer une bonne fois pour toutes son attachement à un régime qui, tout au long de l’histoire, a entraîné la mort de dizaines de millions de personnes et fait de nombreux persécutés et emprisonnés :

« Ces chiffres sont effrayants. Cette loi est simple dans le sens où elle place le nazisme et le communisme sur un même pied d’égalité. Les répercussions de ces deux idéologies ont eu des conséquences incommensurables. Je pense que dans une société civilisée, il est clair que comme l’on ne peut pas pas faire la propagande du nazisme, on ne peut pas non plus faire celle du communisme, après que celui-ci a causé tant de malheurs dans le monde. »

 

Ondřej Slačálek|Photo: Martina Pavloušková, ČRo

Depuis le printemps dernier et l’appel lancé aux députés et sénateurs par des historiens membres des institutions se concentrant sur l’étude des régimes totalitaires, d’autres voix se sont toutefois aussi élevées pour critiquer l’amendement, estimant que faire un parallèle strict entre nazisme et communisme constituait « une erreur ». Politologue qui enseigne à l’Université Charles à Prague, Ondřej Slačálek explique pourquoi, selon lui :

« Le nazisme était un phénomène historique tout à fait spécifique, lié à l’histoire de l’Allemagne et à la Deuxième Guerre mondiale, tandis que le communisme est un phénomène beaucoup plus général. Il existe différentes formes de communisme. Il y a le communisme chrétien associé aux partisans de Léon Tolstoï, le communisme anarchiste de Pierre Kropotkine. Il existe également de nombreuses variantes du communisme léniniste. Autrement dit, c’est un phénomène tout simplement multiforme. Certes, on trouve des symboles du communisme en Corée du Nord, mais aussi dans l’État démocratique indien du Kerala. »

Toujours selon Ondřej Slačálek, le communisme et l’humanisme ne constituent pas deux mouvements contradictoires et nécessairement incompatibles. Tout en reconnaissant qu’ils l’ont indéniablement été dans certains cas par le passé, le noyau des idées communistes n’en reste pas moins une interprétation de l’humanisme, selon lui. Et ce, donc, à la différence de l’idéologie nazie :

« Le nazisme représentait un rejet clair de l’humanisme qui était incarné par Adolf Hitler et Alfred Rosenberg. Inversement, nombreux sont les communistes qui ont critiqué les pratiques des régimes communistes et sont devenus des communistes démocratiques, des eurocommunistes, sur la base d’une autre interprétation de l’humanisme de Karl Marx. C’est pourquoi ces phénomènes sont différents. »

« Les législateurs savaient très bien pourquoi ils écrivaient ‘nazisme » et non ‘socialisme national’. Dans le cas contraire, leur texte de loi aurait également visé des personnalités qui, certes, peuvent être considérées comme problématiques, mais dont il n’y a néanmoins aucune raison de criminaliser l’héritage. Autrement dit, nous avons clairement fait la distinction entre le nazisme et les autres formes de socialisme national. De même, il existe différentes formes de communisme qui ont vivement critiqué les dictatures. Or, ici, avec ce nouvel amendement, nous criminalisons les deux. »

Une vision ou interprétation de l’histoire qui déplaît fortement à Martin Mejstřík. Aux yeux de l’anticommuniste qu’il est, peu importe les nuances. Dans les deux cas, c’est d’abord l’apologie d’une forme de haine qui est faite, et c’est pourquoi il convient de la condamner et de faire disparaître les disparités qui existaient jusqu’alors entre la répression du nazisme et celle du communisme :

« Il faut être culotté pour faire le lien entre Marx et l’humanisme… Si vous lisez le Manifeste du parti communiste, vous ne trouverez pas la moindre mention de l’humanisme. Le communisme équivaut à la lutte des classes. Comme Monsieur Slačálek parle des législateurs qui ont compris que le nazisme n’était pas le socialisme national, ces mêmes législateurs ont clairement compris pourquoi le communisme se range aux côtés du nazisme. »

« Et ce, précisément parce que les deux sont tout aussi inhumains. Tandis que le nazisme porte en lui un sentiment de haine, notamment de haine raciale, le communisme porte en lui la haine de classe. L’humanisme communiste est un oxymore. Le communisme n’est rien d’autre que le communisme. Et quand ce n’est pas le communisme, c’est alors un autre courant de gauche qui se réclame de la démocratie. »

Alors que le Parti communiste de Bohême et de Moravie (KSČM), hériter des communistes tchécoslovaques et absent des bancs du Parlement depuis 2021, a condamné cette mesure comme étant motivée par des considérations politiques, il reste néanmoins à savoir comment, dans les faits, cette forme de criminalisation de la propagande communiste sera concrètement mise en œuvre.

Auteur:Guillaume Narguet|Source:iROZHLAS.cz

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