Ce mardi 26 mai s’est déroulée à la Bibliothèque Václav Havel de Prague la cérémonie de remise des Prix Afrique en Création 2026 au cours de laquelle la directrice du festival, Lucie Němečková, a récompensé Alfred Alexandre, dramaturge, écrivain et poète martiniquais, Jana Paterová, journaliste et dramaturge tchèque, Maxim Mededa, comédien béninois vivant en Tchéquie, ainsi que Sylvie Chalaye, enseignante-chercheuse et directrice de recherches à l’Université de la Sorbonne Nouvelle à Paris. En 2007, cette dernière a créé un laboratoire consacré aux dramaturgies d’Afrique et des diasporas, intitulé Scènes francophones et écritures de l’altérité. La lauréate française a répondu au micro de RPI.

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Quel lien peut être établi entre l’Afrique, la France et la République tchèque ?

Sylvie Chalaye : « J’ai démarré un travail avec Lucie Němečková, il y a 25 ans. Elle m’avait approchée parce qu’elle s’intéressait aux théâtres d’Afrique et des diasporas et qu’elle trouvait important de les faire connaître auprès des Tchèques. Mais surtout de leur montrer que cela ne correspondait pas aux idées reçues qu’ils pouvaient avoir. Il fallait montrer que ce théâtre n’était pas marqué par l’exotisme et que ce n’était pas seulement un « théâtre d’ailleurs », mais qu’il s’agissait d’autres imaginaires à partager. En 2001, nous avons fait des rencontres dans différents lieux de Tchéquie, et c’est par le biais du français que nous avons travaillé. Le français a servi de pont, puisque nous partions des dramaturgies d’Afrique et des diasporas francophones, des textes qui n’étaient pas encore directement traduits en tchèque, pour les faire découvrir à un public tchèque francophone. Grâce à cela, ces spectateurs ont pu découvrir des dramaturgies francophones venues d’Afrique. C’est comme cela qu’un intérêt est né, un intérêt que Lucie Němečková a continué de nourrir. Ensuite, nous avons outrepassé la limite de la langue française pour aller directement d’un théâtre d’Afrique en français vers un théâtre d’Afrique traduit en tchèque. »

Pensez-vous que le festival Afrique en Création et votre travail, ont permis de changer la vision des Tchèques sur le théâtre afro-contemporain ?

« Je pense qu’ils ont découvert des dramaturgies originales, qui apportaient quelque chose de nouveau et qui étaient très éloignées de leur manière de penser la scène, l’expression dramatique et la langue. Ils ont aussi découvert qu’il y avait une dimension très musicale dans le théâtre d’Afrique. Cette originalité pouvait être perçue non seulement à travers la traduction, mais aussi grâce aux mises en scène, en voyant les pièces jouées ou lors des lectures. En entendant ce que cela représentait, même à travers le français. Ces théâtres touchent suffisamment pour qu’aujourd’hui de plus en plus de personnes s’y intéressent, non seulement à Prague. L’idée c’était aussi de toucher l’intégralité de la Tchéquie, on a fait des conférences lors d’un tour de Tchéquie, à Prague mais aussi dans d’autres régions du pays. »

Remarquez-vous une différence dans la réception du théâtre afro-contemporain entre le public français et le public tchèque ?

« Il y a ici un grand enjeu. En France, il y a d’abord l’histoire coloniale. Derrière cette histoire, il y a toutes les difficultés héritées de cette période, qui créent l’espace de la post-colonie. C’est un espace dans lequel il existe encore beaucoup d’a priori, de réticences et de rapports surplombants. Certaines institutions tentent d’aider à la visibilité des créations africaines, mais en même temps elles ne peuvent pas s’empêcher de donner des injonctions ou de faire des commentaires. C’est problématique, parce qu’il y a un malentendu dès le départ. Ce rapport-là n’existe pas avec les spectateurs tchèques. C’est donc plus simple : il n’y a pas de filtre ni de voile qui biaise le regard porté sur ces dramaturgies. En France, cette dimension est encore présente. À partir du moment où l’on arrivera à regarder les dramaturgies d’Afrique et des diasporas simplement comme des dramaturgies contemporaines, avec leur originalité propre, cela ne posera plus de problème. Beaucoup de ces auteurs sont français, afro-descendants, mais on continue malgré tout à vouloir les renvoyer vers un  « ailleurs ». Ça ne pose pas de problème pour les Tchèques, parce que eux ne se disent pas « il y a des auteurs africains et des auteurs afro-descendants de France mais qui sont au final africains ». C’est cela le problème. Il faut travailler là-dessus. D’autant plus que les artistes eux-mêmes se pensent aujourd’hui comme des artistes de l’hybridation et de la créolisation. Les auteurs afro-descendants ont grandi de cette manière-là. Les auteurs et autrices, qui vivent aujourd’hui en France, font un théâtre avant tout de la société française. C’est pour cela que le titre du festival de Lucie est très important : “Nous sommes tous Africains”. Il faut accepter l’idée que nous sommes tous les mêmes, avec des imaginaires et des cultures différentes qui peuvent dialoguer, échanger et se frotter. Les différences d’apparence devraient être mises de côté. Mais nous ne sommes encore que des êtres humains, avec nos faiblesses, et nous ne sommes pas encore prêts à cela. Le fait d’y parvenir en Tchéquie, justement parce qu’il n’y a pas d’histoire coloniale, montre bien que c’est cette voie qu’il faut suivre. »

Que représente ce prix pour vous aujourd’hui ?

 

Sylvie Chalaye|Photo: Christophe Péan, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 DEED

« C’est une reconnaissance touchante de la République tchèque et du travail que Lucie Němečková a pu accomplir avec le Festival. Dès le départ, ce travail a été une lutte pour faire reconnaître que les dramaturgies d’Afrique et des diasporas ne sont pas des dramaturgies « exotiques » qui viennent « d’ailleurs », mais sont des dramaturgies contemporaines qui ont quelque chose à apporter à l’Occident et à ces publics-là. Il faut accepter qu’il ne faut pas toujours être dans le renversement de rapports et accepter aussi qu’il puisse y avoir un enrichissement au contact de ces créations. Il fallait le faire et il faut continuer de se battre, ce n’est pas évident. Aujourd’hui on entend davantage parler de « théâtre afro-contemporain » alors qu’avant on parlait de « théâtre africain », alors que ça n’existe pas, il n’y a pas un théâtre africain, il y a un théâtre qui participe de notre contemporanéité. Ce prix me montre que j’avais raison de me battre pour cela. J’en suis fière et c’est un vrai bonheur pour moi. »

Plus d’informations sur le festival : https://www.tvurci-afrika.cz/

Auteur:Inès Cuvillier

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