Un petit ange aux ailes brisées va retrouver son église, des dizaines d’années après avoir disparu des lieux. Conservée au château de Červená Lhota, la sculpture baroque va être rendue à l’ancien monastère d’Ostrov, dans la région de Karlovy Vary. La date de son retour n’est pas anodine : elle doit être présentée au public ce 21 août, jour anniversaire de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du Pacte de Varsovie en 1968.
C’est au château de Červená Lhota que l’ange se trouvait ces dernières années. Son conservateur, Tomáš Horyna, qui s’occupe également de l’église locale en tant que sacristain, a raconté au micro de Radio Prague Int. avoir jadis reçu la sculpture de deux amis octogénaires et céramistes, également anciens camarades de classe du chanteur Karel Kryl. « Un jour, ils m’ont dit : ‘Dis, tu ne voudrais pas de cet ange ?’ Je l’ai accepté en me disant que je lui trouverais une place dans une église. Ce n’est que par la suite que j’ai découvert, d’après leur récit, qu’il s’agissait de l’ange de Karel Kryl. »
Mais de quel ange s’agit-il ? Karel Kryl (1944-1994) est un chansonnier aujourd’hui ultra connu, souvent comparé à Brassens pour ses textes à la fois poétiques et politiques. La chanson Anděl (L’ange) figure sur le célèbre album Bratříčku zavírej vrátka sorti en 1969 et dont la chanson éponyme est devenu l’hymne de la résistance pacifique des Tchécoslovaques à l’invasion de leur pays par les troupes du Pacte de Varsovie en août 1968.
Mais l’ange de l’autre chanson, lui, est associé à une autre histoire qui remonte à l’époque où l’ancien monastère d’Ostrov fait office de caserne, comme de nombreux autres sites religieux désacralisés par les autorités communistes. Un camarade de Karel Kryl effectuait alors son service militaire sur place. Il aurait assisté à la destruction de l’intérieur de l’église et réussi à sauver l’ange. Lors d’une réunion d’anciens élèves, à laquelle participait Karel Kryl, il l’aurait montré à ses camarades et raconté comment les soldats avaient saccagé l’édifice.
« Peu de temps après, semble-t-il, est née la chanson qui débute avec les mots ‘Z rozmláceného kostela’ soit ‘Dans l’église saccagée’. Voilà, en résumé, l’histoire », raconte aujourd’hui Tomáš Horyna.
Cette histoire est longtemps resté de l’ordre du ouï-dire. Mais d’anciennes photographies de l’église ont finalement permis d’établir que l’ange provenait bel et bien d’Ostrov. Il y figurait dans une niche vitrée, à gauche d’une statue de la Vierge. La sculpture polychrome d’une soixantaine de centimètres est représentée en adoration, avec ses ailes aujourd’hui brisées.
Cette similitude avec les paroles de Karel Kryl donne à l’histoire une force évocatrice particulière. « La description qu’en fait Kryl, notamment lorsqu’il évoque ses ailes brisées, correspond vraiment à cet ange, » explique Tomáš Horyna, tout en précisant : « Karel Kryl s’intéressait par ailleurs beaucoup aux anges et aux statues, qu’il collectionnait parfois, et il était profondément affecté par la manière dont l’art sacré était détruit sous le régime communiste. Il a donc dû avoir plusieurs sources d’inspiration. L’ange a été généralisé dans la chanson pour devenir une figure symbolique. Mais celui-ci est vraisemblablement l’une des sources d’inspiration et l’un des modèles concrets les plus importants de la chanson. »
Des recherches ont permis de confirmer son origine, avant que les responsables d’Ostrov ne soient contactés. Son retour est d’autant plus symbolique que l’église et son décor portent encore les traces de l’histoire mouvementée du pays.
L’ange ne retrouvera d’ailleurs pas nécessairement son apparence d’origine même si quelques menus travaux de restauration devraient être effectués : son état de conservation pourrait être en partie préservé. « Son état d’usure ou de dégradation n’est peut-être pas nécessairement un défaut en soi : il pourrait rester ainsi comme une sorte de memento », estime encore Tomáš Horyna.
Un memento qui prendra une résonance toute particulière car c’est précisément ce 21 août, soit 58 ans après l’entrée des chars soviétiques en Tchécoslovaquie, que l’ange doit retrouver l’église dont il a été arraché.
Auteurs:Anna Kubišta,Ruth Fraňková






