Depuis sa mort en 2020, personne n’avait rendu de grand hommage à Christophe. Le prodige franco-libanais Bachar Mar-Khalifé s’empare avec ferveur du répertoire de l’interprète des « Mots bleus », idole yéyé couronnée d’une gloire nouvelle au tournant des années 2000. Entre standards et pépites, dans cet album intime et organique, c’est un mythe et un état d’esprit que Bachar Mar Khalifé ressuscite.

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Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous emparer de Christophe ?  

Bachar Mar-Khalifé : Je l’ai rencontré vers 2017. J’ai passé pas mal de temps chez lui, à Paris, la nuit. On se faisait écouter des morceaux. Il a découvert mon répertoire, qu’il a aimé, on a essayé de collaborer spontanément… Jusqu’au jour où, suite à une invitation de FIP et de l’Adami, j’ai composé « Jnoun », que j’ai proposé à Christophe (paru sur l’album On/Off en 2020). Puis il y a eu le Covid et sa disparition. Cinq ans après, j’ai eu une carte blanche à Zingaro (Grand théâtre équestre au nord de Paris, ndlr.) Cela faisait deux ans que j’avais arrêté les concerts. Je me suis plongé dans ce répertoire que je connaissais assez peu et j’ai choisi quelques titres qui me permettraient de parler de mon propre « paradis perdu » et de ce qui nous rassemble. 

C’est un chanteur de la génération de vos parents. Vous souvenez-vous de votre première écoute ?  

Très bien ! Ce n’était pas avec mes parents (Yolla et Marcel Khalifé, ndlr.), qui écoutaient surtout de la musique arabe. La première fois que je l’ai écouté, c’était au Liban, dans un karaoké où ils avaient passé « Les Mots bleus », le refrain m’est resté dans la tête et le cœur. Cela m’avait beaucoup touché. Des années plus tard, par hasard, je me suis retrouvé à côté lui, on a commencé à échanger. Je lui ai raconté ce souvenir, il m’a dit qu’il avait beaucoup aimé le Liban et aurait apprécié y jouer de nouveau… Et on a sympathisé. 

Qu’est-ce qui vous rassemble musicalement et humainement 

C’est difficile de dissocier. Il y a beaucoup de silences dans la musique qu’on aime. Même quand on se côtoyait, il y avait des silences partagés. Un émerveillement, une mélancolie, une certaine solitude aussi à chercher l’amour partout, plus qu’à le trouver… Et une recherche musicale et humaine dans un monde qui nous paraît un peu hostile. Il y avait aussi chez Christophe un certain refus du conformisme. Il essayait d’échapper à l’enfermement de ses chansons, de son personnage. Il prenait des risques et ne s’est jamais reposé sur ce qu’il avait fait… C’est sans doute pour ça qu’il a touché des millions de personnes, y compris des jeunes et des musiciens. Il a aussi eu le courage de reprendre sa musique comme une matière vivante, retravaillée avec le son de l’instant.

Est-ce aussi le goût de la nuit et sa mélancolie qui vous liait ? 

La mélancolie certainement. C’est ce qui me plaît le plus dans ses chansons. Dans une de ses chansons il chante « emporte-moi loin d’ici », c’est aussi géographique et temporel que par rapport à soi. La nuit était son amie. Pour moi, c’est une relation plutôt conflictuelle, je la redoute, on ne vit pas les mêmes insomnies… C’est une différence physiologique (rires). 

Du titre « Les Mots bleus » à « Minuit Boulevard », bon nombre de vos reprises sont percussives et organiques…  

Oui, cet album est un retour à une organicité et l’avoir fait avec mes musiciens était important pour moi. Je voulais enregistrer au plus loin de ce que la société nous incite aujourd’hui à réaliser : à savoir des choses isolées, derrière un écran. Je crois qu’il faut affirmer une expression vraiment humaine, plus « sale » et brute de l’art. Et puis au départ, je suis percussionniste et la percussion reste primordiale pour moi. Tout se construit autour d’elle…c’est l’instrument premier. Le cœur, la respiration, tout est rythmé dans la vie.

https://youtube.com/watch?v=V6fla9xREmo%3Fsi%3DY-pMjg6PW84yxTy0

Pourquoi reprendre sans les chanter « Les mots bleus », « Ferber endormi » ou encore « Minuit Boulevard »? Craigniez-vous que la voix de Christophe soit trop présente à l’esprit ?  

La vocation de cet album n’est pas de concurrencer les versions originales. Les miennes sont des jets d’amour spontanés et quand je ne chante pas, c’est parce qu’il me semble que ce n’est pas nécessaire. « Les Mots bleus », typiquement, tout était déjà dit dans le piano : le souvenir, ce qui résonne dans l’air. Cela laisse une place à Christophe. S’il le souhaite, il peut venir en fantôme sur cette version et susurrer sur cette belle mélodie… 

Outre ces incontournables, vous reprenez « Les amoureux qui passent », un slow tombé dans l’oubli… 

C’est une chanson de 1966, les années yéyé de Christophe. C’est une amie qui me l’a fait écouter. La mélodie parle beaucoup de notre époque. Je ne sais évidemment pas si l’amour en général, et dans la musique, et les chansons en particulier, sera démodé un jour. Mais je pense que c’est important de parler d’amour et que la solitude est un mal d’aujourd’hui.

Ce disque est-il un hommage ou la poursuite d’une recherche qu’il aurait pu effectuer?   

J’ignore où Christophe en serait aujourd’hui. On s’inspire tous des autres, pas forcément que des musiciens d’ailleurs. Mais évidemment, cet album peut être lu comme un hommage. Sa musique est très inspirante. Cette matière vivante n’est pas condamnée à prendre la poussière dans les Jukebox, même s’il les adorait. Cette musique ne mérite pas d’être interprétée et célébrée.  

En tant que musicien, qu’est-ce qu’il vous a transmis 

Rien directement. On n’avait pas ce rapport de transmission, il n’était pas dans l’état d’esprit de donner des conseils. C’étaient des échanges. On avait l’impression qu’on pouvait prendre autant de Christophe que lui de la personne en face. C’était très simple. C’est une belle leçon sur la vie. L’échange équitable nous apprend beaucoup. 

Bachar Mar-Khalifé joue Christophe (Balcoon) 2026

Par :Marjorie Bertin/rfi musique

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