Avec ‘Le Palais’, François-Henri Désérable signe un merveilleux récit d’apprentissage vinicole et viticole, aux notes d’amour platonique, au parfum d’aventure œnologique à travers le monde, aux arômes de revanche sociale et d’imposture.
Arun Kumar, enfant arraché à son bidonville de Delhi, adopté par un couple de restaurateurs de Beaune, arrive en France le soir où les Bleus sont sacrés champions du monde de football en 1998. A la descente d’avion, Arun croit un instant que cette immense liesse lui est destinée. Cette scène donne immédiatement le ton entre gravité du déracinement et légèreté d’un regard enfantin.
Il devient vite l’ami de Margot, la fille d’un vigneron veuf qui produit des crus prestigieux du Clos des Toucans. Les deux gamins, inséparables, multiplient les bêtises alors que le vigneron lui transmet sa science de la vigne et de la fabrication de millésimes d’exception. Un jour, Arun trempe ses lèvres dans un verre de vin. Le déclic. Il identifie tous les arômes, tous les parfums, toutes les notes, même les plus indétectables qu’un œnologue expérimenté peinerait à reconnaître.
Il apprendrait aussi qu’il existe trois familles d’arômes: les primaires, fruités, floraux, qui viennent du raisin lui-même, les secondaires, plus discrets, issus de la fermentation – arômes de brioche, de beurre, de levure, et les tertiaires, plus profonds, plus sombres, plus fuyants, qui n’apparaissent qu’avec le temps.Extrait de ‘Le palais’ de François-Henri Désérable
Un palais absolu
Comme d’autres ont l’oreille, Arun possède le palais absolu. Dès lors, le préado se constitue une vinothèque virtuelle dans sa mémoire. Chaque vin dégusté y est soigneusement rangé. Il retient tout: robe, nez, texture, millésime, origine, géographie, météo. Si bien qu’au cours d’une dégustation à l’aveugle organisée par la Confrérie des Tastevins, le jeune prodige bat à plate couture Michael Waterman, célèbre critique inspiré de l’éminent Robert Parker. L’humiliation ne restera pas sans conséquence.
Mon Arun n’est pas une IA, déjà parce que les I.A hallucinent souvent, contrairement à mon personnage qui ne se trompe jamais. Et ensuite parce que je me méfie de ceux qui braient ‘IA’, ‘IA’ comme des ânes, en imaginant qu’elle peut résoudre tous les problèmes.François-Henri Désérable dans le podcast QWERTZ
Ce don génial, l’auteur le transforme en érudition, et l’érudition, en un tour du monde œnologique, une aventure romanesque à travers l’Europe jusqu’à l’Inde de son enfance avec une escale aux îles Marquises. A Delhi, dans la misère des bidonvilles fumants et puants où la vie d’un enfant ne vaut rien, renouant avec ses racines, Arun comprend la violence du monde et entend donner une leçon aux nantis qui ne font rien pour rétablir un peu de justice sociale malgré leur pouvoir.
Duper les riches
Le roman change alors de cap. Direction New York, une cave insalubre d’Alphabet City en guise de pied-à-terre. Même s’il exècre les très riches snobinards du cercle très fermé des Vilains Bonshommes, Arun parvient à les fréquenter et se faire apprécier de ces grandes fortunes pour mieux les duper.
Dans l’écriture, j’aime bien quand le lyrisme est parfois galvaudé par l’irruption d’un langage plus trivial qui vient casser cette trop belle langue.François-Henri Désérable dans le podcast QWERTZ
Il lui aura suffi d’une balade à vélo dans le vignoble beaunois, en Bourgogne, et du souvenir du faussaire Rudy Kurniawan pour que germe chez l’auteur l’idée d’un Robin des vignes. A travers ce roman aux notes multiples, François-Henri Désérable signe un récit aussi enivrant que délicat, aux parfums subtils, sur la question de l’excellence, parfois vécue comme une malédiction. Il rend hommage aux forçats de la vigne qui donnent leur vie à leur vin, moque ces amateurs éclairés fortunés abusés par des contrefaçons dépassant les originaux.
Plus que jamais, il montre à quel point vin et littérature sont étroitement liés, car délier sa bourse pour un livre ou pour un cru hors de prix revient à acheter une histoire et s’offrir une part de rêve. Telle est la morale de ce nectar littéraire qui se savoure avec gourmandise et sans modération, de la première lettre au point final.
Philippe Congiusti/mh
François-Henri Désérable, ‘Le Palais’, éditions Gallimard, août 2026.
Vous aimez lire? Abonnez-vous à QWERTZ et recevez chaque vendredi cette newsletter consacrée à l’actualité du livre préparée par RTS Culture.





