Ce n’est pas tous les jours que Prague peut espérer attirer, à l’instar de Paris et de Londres, des visiteurs étrangers – non pour elle-même mais en raison d’une exposition. C’est pourtant bien ce qui pourrait se produire avec la toute première présentation en Europe des ossements de l’australopithèque Lucy, au Musée national de Prague. Aux côtés de ceux de Selam, une enfant australopithèque, elle est à voir jusqu’au 23 octobre.

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Lucy|Photo: Barbora Navrátilová, Radio Prague Int.

Longtemps présentée comme la grand-mère de l’humanité, Lucy est aujourd’hui plutôt considérée comme notre arrière-tante ou cousine. Depuis sa découverte en Ethiopie, le squelette préhistorique vieux de 3,18 millions d’années n’est toutefois plus le plus ancien : entre-temps celui de Toumaï (7 millions d’années) et d’Ardi (4,5 millions d’années) l’ont détrônée. Et pourtant, Lucy reste dans l’esprit de beaucoup comme l’archétype de notre ancêtre, quand bien même sa filiation avec Homo Sapiens est contestée.

Preuve de cette fascination non-démentie, l’ouverture de l’exposition Les Hommes et leurs ancêtres au Musée national de Prague, lundi, avec Lucy et un autre fossile, celui de Selam, en guest-stars, a fait le tour des médias étrangers, français notamment. Ces derniers n’ont pas manqué de rappeler qu’elle avait été découverte par une équipe dont faisait partie feu Yves Coppens. Mais lundi, à Prague, c’est l’anthropologue Donald Johanson qui s’est souvenu de cet événement d’une vie pour un scientifique :

 

Photo: Barbora Navrátilová, Radio Prague Int.

« J’avais 31 ans quand j’ai fait cette découverte, j’étais alors un jeune scientifique. Aujourd’hui, j’ai 82 ans, donc le temps a bien passé. Mais je me souviens très clairement que je travaillais dans une région où nous ne nous rendions pas souvent. Nous avions trouvé un grand crâne de porc fossile et nous devions le reporter sur notre carte. Nous sommes donc retournés sur le site et nous avons fouillé. Nous n’avons pas trouvé beaucoup de fossiles. Quelques ossements d’animaux. Alors que je retournais à ma voiture, j’ai regardé par-dessus mon épaule et j’ai vu un petit os. Je savais qu’il ne provenait pas d’une antilope ou d’un autre animal, car il était très petit. J’ai pensé qu’il pouvait provenir d’un babouin. Quand je l’ai examiné, j’ai vu que l’anatomie, la forme de l’os, était humaine. Puis j’ai vu d’autres morceaux de squelette. Le plus important, c’est qu’il datait de plus de trois millions d’années. À cette époque, tout ce qui était plus ancien que trois millions d’années et qui appartenait à l’arbre généalogique humain pouvait tenir dans la paume d’une main. Cela nous a donc ouvert une toute nouvelle perspective. Je ne savais pas de dont il s’agissait. Je ne savais pas s’il s’agissait d’un nouveau type d’humain, d’une nouvelle espèce. Je ne savais pas si c’était un homme ou une femme. Je ne savais pas grand-chose en fait. Mais je savais que c’était important. C’est bien sûr cette découverte qui a défini ma carrière d’anthropologue. Mon rêve d’enfant était là, à mes pieds. C’était un moment incroyable. »

 

Photo: Barbora Navrátilová, Radio Prague Int.

Les vestiges fossiles de Lucy ont été découverts le 24 novembre 1974 dans la région de l’Afar, au nord-est de l’Ethiopie. Ce sont en tout 52 fragments osseux, précieusement emballés et transportés, qui sont arrivés mi-août à Prague, en prévision de leur exposition dans l’une des plus grandes institutions tchèques. Comme le rappelait son directeur, Michal Lukes, ils n’ont quitté le territoire éthiopien qu’une seule fois en 2007 pour une tournée aux Etats-Unis. Le reste du temps, ils sont conservés dans une pièce fermée au Musée national d’Addis Abeba. Ce rare prêt de 60 jours fait donc figure d’événement exceptionnel et est le résultat des bonnes relations entre la Tchéquie et l’Ethiopie, comme l’a souligné Selamawit Kassa, la ministre éthiopienne du Tourisme :

 

Photo: Barbora Navrátilová, Radio Prague Int.

« Cela renforce les relations bilatérales entre l’Ethiopie et la République tchèque. Il y a deux ans, notre Premier ministre, Abiy Ahmed, a effectué une visite officielle en République tchèque, et les deux chefs de gouvernement ont discuté de la possibilité d’exposer Lucy et Selam en Europe centrale. D’un point de vue géographique, la Tchéquie est donc l’endroit idéal pour montrer à toute l’Europe comment ces magnifiques fossiles ont vu le jour et pour raconter l’histoire de nos origines. Cette exposition a donc vu le jour ici à la fois en raison des relations bilatérales entre les deux pays et des avantages géographiques, mais aussi pour consolider les relations entre nos deux pays amis. »

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Ainsi le Musée national espère un afflux de visiteurs – et pas seulement de Tchéquie, mais aussi de l’étranger. Mieux vaut d’ailleurs réserver son billet pour être sûr de pouvoir profiter d’un créneau disponible pour venir découvrir l’un des plus anciens hominidés bipède, baptisé, comme le rappelait Donald Johanson d’après la célèbre chanson des Beatles, Lucy in the Sky with Diamonds – une prénom associé à une chanson qui a largement contribué à en faire une icône.

 

Modèle créé d’après les restes squelettiques trouvés de Lucy|Photo: Barbora Navrátilová, Radio Prague Int.

Selam, autre hominidé exposé, est la deuxième rareté de cette exposition : découverte en 2000 et plus vieille de 100 000 ans que Lucy, Selam était une enfant de trois ans au moment de sa mort. Elle aussi a contribué à faire évoluer nos connaissances sur l’évolution de l’Homme, comme le souligne Zeresenay Alemseged, paléoanthropologue et membre de l’Université de Chicago.

« Nous savons que Selam marchait debout, comme Lucy et d’autres, mais qu’elle était également capable de grimper aux arbres, ce qui est bien sûr important pour échapper aux prédateurs, se nourrir ou s’abriter. Mais ce qui est le plus important à propos de Selam, c’est que son squelette est complet, encore plus que Lucy, et que ces fossiles sont ceux d’une enfant. Nous disposons désormais d’informations sur l’enfance et les relations entre parents et enfants il y a plus de trois millions d’années. Ainsi, non seulement nous savons à quoi elle ressemblait, mais nous savons également quel était son comportement, ce qui est important pour comprendre le processus qui a mené à l’apparition de l’espèce humaine. »

 

Photo: Barbora Navrátilová, Radio Prague Int.

Au Musée national Lucy et Selam, accueillant les visiteurs dès l’entrée, sont à la fois les pièces maîtresses et le départ chronologique du récit déroulé par l’exposition qui permet d’en apprendre davantage sur l’évolution de l’être humain depuis les temps les plus reculés jusqu’aux ères les plus récentes avec les débuts de la maitrise des outils et la révolution qu’a représenté l’agriculture. Le fil rouge étant également la parenté ou proche parenté qui nous lient aux premiers hominidés, tous sans exception originaires du continent africain.

L’exposition est une occasion unique – possiblement dans une vie – de découvrir de près ces artefacts tout en réfléchissant à la façon dont l’homme moderne s’inscrit dans une histoire riche en changements – et de nous rappeler le caractère modeste mais fascinant des origines de notre espèce.

Auteurs:Anna Kubišta,Danny Bate

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