De Rema à Gaz Mawete, de Spice à Naïka, la 35e édition de Couleur Café qui s’est tenue en Belgique du 26 au 28 juin confirme la ligne de programmation singulière de ce festival. Axée sur les musiques africaines, caribéennes et urbaines, elle s’impose comme un modèle, à la fois inspirant et cohérent.

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Avant de monter sur scène à Bruxelles ce 27 juin, Dino D’Santiago a tenu à enfiler le maillot de l’équipe de foot capverdienne pour célébrer l’exploit du petit Poucet de la coupe du monde de football tout juste qualifié pour les 16es de finale. C’est la deuxième fois consécutive que le chanteur se produit à Couleur Café et il en est le premier étonné car cela n’arrive jamais ou presque. « Si tu n’étais pas à la performance de Dino D’Santiago l’an dernier, disons que tu as raté un moment phare du festival », lit-on dans le programme de l’événement en guise d’explication.

Une semaine après sa performance de 2025, les organisateurs l’avaient recontacté avec un message : « Reviens avec des artistes du Cap-Vert que tu aimes. ». Exactement le genre de proposition qui ravit l’intéressé pour lequel la musique est davantage un moyen qu’une fin – sa page wikipedia en anglais le définit d’abord comme « activiste ». 

Pour l’occasion, il a donc invité sa cadette Mayra Andrade, à l’égard de laquelle il ne cache pas admiration, et les Batukadeiras : douze femmes percussionnistes, chanteuses, danseuses qui perpétuent le batuque. « Chez nous, c’est la forme la plus ancestrale de musique qui remonte à l’époque de l’esclavage. Il n’y aucune influence externe », explique-t-il, avant de rappeler que sa pratique était interdite sous la dictature de Salazar qui prit fin en 1974.

Cinq scènes et plus de 90 concerts

Si les quelques milliers de spectateurs massés devant lui dans le théâtre de verdure du Parc d’Osseghem repartent avec le sourire aux lèvres, une alerte météo vient tout à coup assombrir le tableau : il faut évacuer les lieux, soit près de 25 000 personnes ! La fin précipitée de la soirée prive le public d’une quinzaine de performances dont celles du Français Kalash, du Nigérian Obongjayar, de l’Américain Anderson .Paak (sous son alias de DJ, Pee .Wee) ou encore du Vénézuélien Danny Ocean, star de la pop latino dont les chiffres de streaming se comptent par milliards…

Pour le festival, le coup est dur mais l’histoire d’un rendez-vous musical de cette ampleur qui fête sa 35e édition est aussi constituée d’impondérables. Au fil du temps et des endroits qui l’ont accueilli, Couleur Café s’est étoffé, sans jamais se perdre. Sa version actuelle s’étale sur trois jours. Au total, plus de 90 concerts sur les cinq scènes principales, dont celle réservée au DJs, entourés à 360 degrés et à toute heure par une foule aussi réactive qu’infatigable, elle-même encerclée par une sono. Immersion sonore assurée ! 

Une différence cultivée

La spécificité de l’événement, dont le succès s’est encore confirmé (sold out les deux premiers soirs, une influence quasi maximale pour le dernier), réside dans les détails de sa programmation. Elle ne ressemble à aucune autre, bien qu’elle puisse se définir globalement en des termes valables ailleurs : des musiques d’Afrique, des Caraïbes et d’Amérique latine, des musiques urbaines et électro afrodiasporiques. Ce n’est pas non plus la position du curseur entre ces différents univers qui lui vaut cette singularité, ni entre les valeurs sûres et les artistes émergents.

La clé ? Une réflexion qui combine à la fois des choix audacieux, l’envie évidente de faire découvrir et la volonté de privilégier la génération montante, tout en étant compatibles avec des critères commerciaux nécessaires. Là où la concurrence préfère opter pour une stratégie zéro risque : des noms connus, omniprésents depuis des années, voire des décennies, quitte à susciter un sentiment de déjà-vu.

La première soirée en a donné un aperçu avec en tête d’affiche le Nigérian Rema. Rare, l’auteur du tube planétaire « Calm Down » a tenu son statut haut la main, avec une scénographie spectaculaire, évoluant au milieu d’un décor antique en ruines. Il était précédé par Ezra Collective, loin d’être une évidence sur une grande scène en raison de sa formule 100% instrumentale en live. Pari gagnant, car le quintet basé à Londres déborde d’énergie avec sa fusion élaborée au carrefour de l’afrobeat de Fela, du funk, du rap et de musique jamaïcaine, comme le souligne sa subtile reprise de « Word A Reggae » d’Ini Kamoze.

Jamaïque et Congo, deux tropismes

À Couleur Café, le reggae et ses dérivés ont toujours structuré une partie de la programmation. Depuis qu’il a succédé à son père à la tête du festival en 2023, Sammy Wallens a actualisé la tendance en se penchant sur les nouveaux talents plutôt que sur les gardiens du temple. « C’était un batteur reggae », souffle le percussionniste français Manjul, venu en spectateur cette année. Au menu : le dancehall de la Jamaïcaine Spice, reine du genre depuis quelques temps ; le shatta de Blaiz Fayah ; le roots du duo espagnol Iseo & Dodosound ou celui de la chanteuse Reemah, originaire des Îles Vierges d’où venait également le groupe Midnite qui a marqué les esprits au début des années 2000.

Sans oublier le dub, très présent avec sa scène dédiée sur laquelle se sont succédé des figures telles que l’Australien Dub FX, la paire italo-jamaïcaine Paolo Baldini et Hempress Sativa ainsi qu’Atili, frère et collaborateur de Biga Ranx. L’influence jamaïcaine, plus diffuse mais réelle, vaut aussi pour les chanteuses crossover Naïka ou Lila Iké, toutes deux invitées et qui ont en commun de se rapprocher par moments des sonorités d’Holly Cook.

La musique congolaise est un autre tropisme du festival, héritage du passé colonial de la Belgique. Après Werrason en 2025, prime à la jeunesse, avec le trentenaire Gaz Mawete qui s’est fait un nom auprès de ses compatriotes depuis près d’une décennie et cultive des liens avec des artistes originaires de son pays vivant en Occident. Keblack, l’un d’entre eux à qui l’on doit « Bazardée », était également à Bruxelles où ses titres sont largement écoutés. Fidèle à son habitude, le chanteur phare des musiques urbaines n’a pas manqué durant quelques instants de rendre hommage à la rumba congolaise et de montrer ainsi que le renouvellement des générations n’empêche pas la valorisation du patrimoine. À Couleur Café, c’est presque une philosophie.

Par :Bertrand Lavaine

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