Jean Lamy, Ambassadeur, Chef de la Délégation de l’Union européenne au Burkina Faso (UE) est en fin de mission. Le lundi 29 juillet 2019, il a accordé une interview-bilan des activités de l’Union européenne au Burkina Faso. Des investissements,de l’appui aux secteurs sociaux au domaine sécuritaire, Jean Lamy a détaillé l’impact de la présence de l’UE au pays des Hommes intègres.
Burkina 24 (B24) : Comment vous sentez-vous à la fin de votre séjour au Burkina Faso ?
Jean Lamy : Mes sentiments à la fin des quatre années passées au Burkina Faso, je suis triste de quitter le Burkina Faso et je suis en même temps heureux de ce qui a pu être réalisé dans la coopération entre l’Europe et le Burkina Faso. Beaucoup de choses ont été faites, mais je suis conscient qu’il reste tant de choses à faire aussi.
La période qui a correspondu à ma mission, l’automne 2015 à l’été 2019,renvoie à une période particulière de l’histoire du Burkina.Je suis arrivé au moment de la Transition. Une semaine après mon arrivée, il y a eu un coup d’Etat (septembre 2015, ndlr). Cela a été une entrée en matière très particulière. Après, il y a eu les élections qui se sont très bien passées et l’aventure du PNDES (Plan national de développement économique et social, ndlr)que l’Union européenne a décidé d’accompagner de façon majeure. Mais cette période correspond aussi, malheureusement, à la montée de l’insécurité.
Là aussi, l’Union européenne a décidé d’accompagner le pays, mais celaa modifié les priorités du pays et la façon dont les partenaires travaillent avec le Burkina Faso.
B24: Energies renouvelables, changement climatique, collectivités territoriales, l’Union européenne est impliquée dans de nombreux chantiers au Burkina. A la fin de votre mission, quel bilan faites-vous de l’apport de votre communauté ?
Jean Lamy : L’Union européenne a essayé d’accompagner les défis nouveaux auxquels le pays est confronté avec plus d’acuité qu’auparavant. Le bilan global est que l’aide de l’Union européenne,au cours de ces quatre dernières années, a augmenté de façon très significative de presque 1/3. Quand je suis arrivé au Burkina Faso, il n’y avait qu’un instrument principal de coopération pluriannuel entre l’Union européenne et le Burkina Faso. C’est ce qu’on appelle le Plan indicatif national qui était de 623 millions d’Euros sur la période 2014-2020.
Au moment où je quitte le Burkina Faso, il y a eu de nouveaux programmes dans le domaine de la sécurité, il y a eu la mise en œuvre de projets au titre de l’appui au fonds fiduciaired’urgence de l’Union européenne, le montant global de l’aide sur la même période est de plus d’un milliard d’Euros. Ce qui fait que le Burkina Faso est l’un des principaux pays bénéficiaires des appuis de l’Union européenne.
Ce qui est important, ce n’est pas uniquement le chiffre, même si cette augmentation est très significative, mais c’est d’avoir pu dégager les champs nouveaux de la coopération euro-burkinabè qui ont été investis durant ces dernières années. De ceux-ci, il y a eu, à la demande des autorités burkinabè, dans le contexte d’une aggravation de la situation sécuritaire, une montée en puissance de nouveaux projets dans le domaine de la sécurité, des appuis liés au secteur privé, aux conditions de l’investissement et du commerce, des appuis ciblés aux populations vulnérables dans les zones fragilisées du pays, un accent sur les problématiques de genre, d’égalité entre hommes et femmes, et de lutte contre le changement climatique.
B24: Plus de 400 milliards de FCFA d’appuis au Burkina Faso ; à quel niveau en est-on avec la promesse de financement du PNDES par l’Union européenne ?
Jean Lamy : Quand la conférence de Paris a eu lieu pour le financement du PNDES à la fin de l’année 2016, M. NevenMimica, Commissaire européen au développement a annoncé une aide sur l’ensemble de la période du PNDES 2016-2020, à hauteur de 800 millions d’Euros. Ce qui était déjà plus que ce qui était initialement prévu en 2014-2015.
Aujourd’hui, je peux dire que nous en sommes au-delà. Nous sommes au-delà de ce qui a été promis. Et ceci, en raison des nouveaux programmes que j’évoquais. L’essentiel de cet appui se traduit sous forme budgétaire. Cela veut dire que l’appui de l’Union européenne n’est pas pour aider tel ou tel projet, mais c’est pour aider les politiques du pays, la politique agricole, de santé, d’accès à l’eau et à l’assainissement, le fonctionnement des services publics…
La modalité de l’aide budgétaire permet d’appuyer des politiques en donnant beaucoup plus de latitude aux pays récipiendaires que la modalité de l’aide-projet plus traditionnelle.
B24: En termes d’impact des différents financements, êtes-vous satisfait des résultats ?
Jean Lamy : Oui. Les indicateurs montrent qu’il y a eu, pas seulement grâce à notre aide, une amélioration du taux d’accès à l’eau potable, du taux d’accès à des systèmes d’assainissement modernes, du taux d’accès à des services de santé de base… Ces appuis ont aidé le Burkina Faso à mettre en œuvre sa politique de santé, sa politique agricole, sa politique de l’eau et de l’assainissement.
Ceci est objectif et ne peut être contesté. Il y avait une situation au départ et le PNDES fixe d’ailleurs des objectifs en termes d’amélioration de la couverture sanitaire, de la couverture sécuritaire etc. Au fur et à mesure de la mise en œuvre de l’aide, on peut constater que, dans le secteur de la santé, de l’eau et de l’assainissement, les résultats sont là et peuvent être mesurés.
B24: Plus spécifiquement, l’Union européenne a apporté 20 milliards de F CFA au Programme d’urgence pour le Sahel (PUS) ;quel regard portez-vous sur les résultats de ce programme ?
Jean Lamy : Il se trouve qu’aujourd’hui, face à l’extension de l’insécurité dans d’autres régions, le gouvernement burkinabè a décidé d’élargir le champ d’intervention du PUS. Il y a donc un PUS élargi qui couvre, en plus des deux régions d’origine (le Nord et le Sahel), quatre nouvelles régions. Ce qui fait maintenant six régions au total, essentiellement frontalières.
L’Union européenne a ainsi décidé d’apporter un appui complémentaire de 50 millions d’Euros à ce PUS élargi pour aboutir à des résultats concrets correspondants à ceux fixés par le gouvernement dans les communes qui sont identifiées comme des points d’affectation où il y a un besoin urgent d’appui que ce soit dans le champ de la sécurité, du rétablissement de l’ordre public, du rétablissement des services publics, des écoles, des services de santé et de tout ce qui a trait aux conditions d’un développement normal.
Nous sommes satisfaits pour ce qui concerne le premier PUS dans la mesure où nous avons eu récemment des indicateurs de résultats précis qui avaient été enregistrés en termes de constructions de pistes rurales, de renforcement de certains services publics… Certes, ce n’est pas partout, maisl’important, c’est là où cela se passe bien. Il y a toute une batterie de plus d’une centaine de pages de résultats, commune par commune, de projets concrets qui ont été atteints grâce à cet appui.
Encore une fois, l’appui de l’Union européenne est un appui à la politique du gouvernement, territorialisé, priorisé, pour des populations plus particulièrement vulnérables qui sont situées à certains endroits du pays.
B24: Parlons du G5 Sahel.Quelle est sa place dans les prévisions de l’Union européenne ?
Jean Lamy : En plus des appuis que l’Union européenne accorde au Burkina Faso, notamment dans le secteur de la sécurité, dans le cadre du renforcement des capacités des Forces de défense et de sécurité, à travers des appuis notamment dans le secteur de la surveillance aérienne ou de la police ou de la gendarmerie, ou de la police scientifique, il y a un appui plus régional qui est donné par l’Union européenne à la force conjointe.
La force conjointe, ce sont les cinq pays du G5 Sahel qui ont décidé de mettre leurs forces de défense et de sécurité en commun. Le G5 Sahel ne concerne pas uniquement la sécurité, mais comporte un volet très important du développement que l’Union européenne aide également. La force conjointe n’est pas extérieure aux forces nationales de chacun des pays du G5.
Nous avons une série d’appuis qui correspondent aux demandes faites par les cinq pays pour renforcer les capacités nationales,afin de faire des opérations conjointes aux frontièresdespays du G5 Sahel. L’Union européenne a été l’un des premiers à accorder un appui au G5 Sahel de 100 millions d’Euros.
Ce qui vient d’être décidé lors de la réunion des ministres des affaires étrangères du G5 Sahel qui s’est tenue à Ouagadougou, le 9 juillet dernier, avec Mme Federica Mogherini, Haute Représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité et Vice-présidente de la Commission européenne (HRVP), est très important. Il y a eu une réaffirmation de la part des pays du G5 Sahel de leur volonté de s’associer pour combattre les fouteurs de troubles, les terroristes, en tenant compte de l’évolution et de l’extension de la menace. Il y a aussi eu le constat que, peut-être, les procédures antérieures d’appuis étaient trop lentes ou parfois compliquées. L’Union européenne, en accord avec les pays du G5 Sahel, a décidé d’un nouvel appui, très important, de 138 millions d’Euros.
Cette fois-ci, cet appui sera réparti entre les cinq pays du G5 pour le renforcement de leurs forces de défense et de sécurité pour qu’il n’y ait pas de frontière absurde et artificielle entre les actions qui sont menées, soit par la force conjointe, soit par les forces de défense et de sécurité qui travaillent avec la force conjointe.
B24: Il est aussi question de l’opérationnalisation de la force conjointe. Pensez-vous que la force du G5 Sahel sera opérationnelle un jour pour faire face, efficacement, au terrorisme ?
Jean Lamy : Elle est opérationnelle. Il y a aujourd’hui des patrouilles de la force conjointe. Il y a des actions conjointes des forces de défense et de sécurité. Ces actions donnent des résultats. La force conjointe est liée aux forces de défense et de sécurité de chacun des pays du G5 Sahel.
B24: Quels sont, à votre avis, les principaux obstacles à la lutte contre l’extrémisme violent au Burkina Faso ?
Jean Lamy : Un des principaux obstacles, c’est l’ignorance. C’est l’ignorance de ce qu’est la religion, de ce qu‘est le monde extérieur, de ce que sont les responsabilités des pouvoirs publics. C’est l’ignorance qui fait parfois le lit de l’extrémisme violent. Une des réponses que l’Union européenne accompagne, c’est l’éducation pour lutter contre l’ignorance par la sensibilisation. Une autre réponse, c’est le dialogue. C’est le dialogue entre les responsables locaux, les chefs coutumiers, les populations, qui permet concrètement d’identifier ce qui peut être fait indépendamment des analyses trop rapides, idéologiques, qui peuvent être faites.
Un autre obstacle, c’est la pauvreté. L’ignorance et la pauvreté font le lit de l’extrémisme violent. C’est par le dialogue et l’éducation qui promeuvent la citoyenneté, c’est-à-dire, l’appartenance à la patrie et la tolérance que l’extrémisme violent peut être combattu.
B24: Avez-vous retenu une expression particulière dans une des langues du Burkina ? Si oui, laquelle ?
Jean Lamy : Il a y a un proverbe sénoufo qui correspond à ce que je viens de dire. ‘’Le pardon, la tolérance et la sagesse sont le langage des hommes forts’’. ‘’Barka’’ (Merci, en mooré).
Propos recueillis par Ignace Ismaël NABOLE
Burkina 24






