Le 1er novembre, le festival Villes des Musiques du Monde honorait Haïti. L’occasion pour l’artiste Erol Josué d’emprunter les attributs du Baron Samedi, l’un des plus célèbres esprits haïtiens, pour chanter la mort et célébrer la vie. Un puissant spectacle-rituel

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Sur un autel improvisé, une collection de bouteilles de rhum, des bougies, un candélabre macabre et des effluves d’encens attendent sa venue. Lorsqu’il foule la scène sous le chapiteau, Erol Josué ne ressemble plus du tout à l’homme en civil que nous avons salué en coulisses trente minutes auparavant. En chaussettes grises à paillettes, il glisse sur les planches en majesté. Tout auréolé d’élégance et de noir vêtu, l’étrange dandy se dirige vers son trône violet, affublé d’un haut-de-forme, d’un voile ajouré, d’un gant blanc serti d’une énorme bague, de sa canne rutilante… Et puisque le diable se niche dans les détails, d’un squelette en strass dorés qui lui danse à l’oreille.

Il nous avait prévenus. Depuis quelques jours, le chanteur, danseur, chorégraphe et prêtre vaudou se préparait à accueillir, dans son corps, Baron Samedi. C’est l’un des plus truculents esprits haïtiens, gardien du cimetière, maître des morts et capitaine des Guédés, cette tribu irrévérencieuse et fantasque de lwas (esprits) d’Haïti, associés à la mort, la sexualité, qui accompagnent les défunts vers l’au-delà. « En Haïti, la fête des Guédés commence fin octobre, avec le sarclage, le désherbage des caveaux des défunts. Leur fête a lieu les 1er et 2 novembre », éclaire l’artiste en amont de la cérémonie, nous rappelant le côté syncrétique de ces rituels entre héritages africains (la tribu antique guédévi sur le plateau d’Abomey, au Bénin), racines autochtones d’Haïti (peuple Taïnos) et traditions chrétiennes.

Croire aux zombies

Alors, en ce 1er novembre, jour de Toussaint, le festival de banlieue parisienne Villes des Musiques du Monde a profité de cette « veillée Guédé » pour programmer l’un de ces événements dont lui seul a le secret. Au Point Fort d’Aubervilliers, la manifestation, protéiforme, organisée en partenariat avec l’association Institut d’Ayiti, propose, au fil de la journée, des conférences sur les Guédés, mais aussi sur le vaudou comme outil de résistance aux colonisations, en présence notamment du géographe Jean-Marie Théodat, né à Port-au-Prince. « Le centre névralgique de la culture haïtienne se trouve malheureusement à genoux, déplore ce dernier. Mais les exilés donnent de la force. Et Paris peut être considéré comme l’une des capitales culturelles pour Haïti. »

Et voici peut-être pourquoi la diaspora, vêtue de noir, blanc et violet, couleurs des Guédés, a répondu si fièrement présente, et avec une telle ferveur. Et déjà, après la prestation du groupe racines Rara pa nou, avec ses fiévreuses polyrythmies de tambours, le public se révèle chauffé à blanc. Surtout lorsque l’un des présentateurs harangue la foule, citant l’écrivain haïtien René Depestre : « Ceux qui croient aux zombies sont des cons… Mais ceux qui n’y croient pas le sont encore plus ! ». Ayibobo ! (Amen !)

Une cosmogonie

Avec sa liturgie culturelle, son spectacle-rituel, Erol Josué nous catapulte encore bien plus loin dans sa galaxie. « Aujourd’hui, nous confiait-il avant son concert, j’aurais dû être dans mon pays, dans mon temple, pour officier en tant que prêtre, mais des bandits ont incendié mon lieu de culte. De même, impossible, en Haïti, de nous rendre à l’heure actuelle dans les cimetières pour honorer nos morts, car des gangs armés rôdent. Alors, je profite ici, en France, de cet espace sacré qu’est la scène, de ce lieu de vérité, devenu mon temple d’un soir, pour révéler ma culture à d’autres audiences. »

Et ce soir-là, accompagné de six fidèles musiciens dont le percussionniste Claude Saturne, le claviériste Jephté Ruben, et l’inestimable, comme il la nomme, « société Jean-François Pauvros » (à la guitare), Erol Josué, fort de son redoutable charisme, livre un spectacle total.

Désormais débarrassé de ses chaussettes à paillettes, il danse, s’envole comme un oiseau, piétine le sol comme un diablotin, tournoie, bondit, investit tout l’espace scénique, rampe, s’avachit dans son trône, simule la transe, joue avec ses accessoires – sa canne, une fiole de parfum –, adopte des voix de cartoon, imite des petites marchandes d’Haïti, sous l’hilarité générale. Et chante, de sa voix virtuose, les titres des cérémonies, repris en chœur.

Dans son art à multiples dimensions, s’invite la cohorte des Guédés, la Grann Brigitte, l’épouse du Baron Samedi, Guédé Nibo. Via sa cosmogonie vaudou, il transcende la cérémonie autant que le spectacle. Mieux qu’aucune parole, il nous transmet l’essence des Guédés. Et leur prête corps. « Véritables miroirs de la société, ces esprits racontent ce qui se dit tout bas. Ils critiquent les politiques, cassent les codes, lancent des gros mots, adoptent des attitudes grivoises. Toute une constellation s’invite au creux de leurs reins », nous explique-t-il.

Plaidoirie pour Haïti

Et ainsi apparaît Erol en Baron Samedi : facétieux, scandaleux, ondulant du bassin de façon lascive, débitant des blagues qui déclenchent des tonnerres d’éclats de rire… Ce faisant, il sert au public de généreuses rasades de rhum-piment – le dangereux breuvage favori du Baron Samedi. De quoi faire encore grimper la température de quelques degrés. Tour à tour clown déjanté ou figure tragique, le dramatique Erol balance, sans crier gare, des salves de poésie et des chansons belles à pleurer qui provoquent d’intenses frissons. Il nous transporte sur ses montagnes russes, émotionnelles et spirituelles. Et, bien sûr, le jeu en vaut la chandelle : « Il y a forcément dans mon spectacle une dimension politique, une plaidoirie pour une justice sociale en Haïti, et une grande pensée, une grande force envoyée à mon pays », dit-il, en harmonie avec un public survolté.

Et quand il souffle, en ultime pied-de-nez, un grand jet final de brume de rhum avant que la lumière ne s’éteigne, l’auditoire savoure cette sensation partagée et salvatrice : celle d’avoir, le temps d’un concert, avec panache et le cœur gonflé de joie, triomphé de la mort et célébré la vie.

Par :Anne-Laure Lemancel

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