Dans le cadre du Global Formation Project, des chercheurs africains se sont penchés sur la question de la maturité spirituelle dans les séminaires et maisons de formation à la vie religieuse. Leur constat est unanime: la formation intellectuelle des formateurs doit impérativement s’accompagner d’une solide formation humaine. Sœur Pascaline Dubam Wirba nous éclaire sur les enjeux de cette recherche.

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Jean-Paul Kamba, SJ – Cité du Vatican    

Le constat est évident: l’Église en Afrique est en pleine croissance. La question est toutefois de savoir si cette expansion s’accompagne d’une véritable maturité spirituelle. Pour y répondre, un groupe de chercheurs africains réuni sous le label Global Formation Project, a lancé une étude sur la maturité spirituelle au sein des séminaires et maisons de formation à la vie religieuse. Leurs travaux examinent en particulier I’adéquation entre les programmes académiques des séminaires africains et les réalités pastorales du terrain. Ils soulignent en effet que privilegier le savoir théorique et le développement intellectuel au détriment de la formation humaine risque de créer un décalage majeur entre les études académiques et la maturité spirituelle effective des futurs responsables religieux.

Formatrice elle-même, sœur Pascaline Dubam Wirba, membre de la congrégation des Franciscaines tertiaire de saint François d’Assise au Cameroun a participé à ce projet de recheche. Dans l’entretien qu’elle a accordé à Radio Vatican, elle revient sur les points saillants de la recherche soutenant qu’une telle formation produit des gestionnaires rigides du sacré plutôt que des bergers. Pour soeur Dubam, il faut replacer l’humanité et la culture Ubuntu au cœur de la formation. La sainteté et la crédibilité de la foi, dit-elle, ne se mesurent pas par la doctrine, mais par l’amour, l’empathie et la capacité à rendre autrui pleinement humain.

Entretien

Pourquoi est-il important particulièrement important pour l’Église de réaliser cette recherche en ce moment?

L’Église en Afrique connaît une croissance numérique. Il est vital de faire une pause et de se demander ce que signifie pour l’Église de grandir en maturité. Puisque l’Église est le plus souvent le reflet de ses leaders, il est temps de proposer une définition africaine du leader spirituellement mature, tout en nommant la réalité actuelle du leadership dans l’Église.Beaucoup de religieux sont de plus en plus hautement formés dans diverses disciplines, mais l’impact de ces formations n’est pas évident dans notre pratique du leadership aux différents niveaux.

Lorsque le cœur humain manque de formation, trois choses se produisent: le pouvoir est abusé, l’espoir de transformation sociale est perdu et la foi devient incredible. Cette recherche est importante maintenant parce que l’Afrique doit former non seulement des leaders orthodoxes, mais des leaders humains et crédibles qui restaurent la foi par leur humanité.

 Quels sont les principaux enseignements que vous avez dégagés?

Premièrement, terminer une session de formation ne signifie pas être transformé. Une personne peut finir sa formation et rester immature humainement et spirituellement. Deuxièmement, le manque d’humanité est à la racine de la manipulation et de l’abus de pouvoir. Un être humain non formé ne peut pas bien gérer le pouvoir. L’abus n’est pas d’abord un problème sexuel ou doctrinal. C’est d’abord un problème humain. Troisièmement, le manque d’humanité est à la base d’une crise de foi. Une foi sans humanité devient une idéologie froide, rigide et contrôlante.

De quelle manière, selon vous, la formation influence-t-elle la maturité spirituelle?

Nous avons découvert que la formation telle qu’elle est donnée aujourd’hui, produit souvent la crise même qu’elle cherche à résoudre. Elle sur-développe l’intellect et sous-développe des aspects humains. Nous avons tendance à évaluer la théologie plutôt que le caractère. Nous examinons l’orthodoxie, mais negligeons l’empathie, l’affectivité, la capacité à gérer le pouvoir sans manipuler. La maturité spirituelle n’est pas une question de justesse théologique. C’est l’intégration. Une formation intellectuelle sans formation humaine crée des gestionnaires du sacré, pas des facilitateurs de la Bonne Nouvelle. Seule la formation humaine crée des bergers.

Y-a-t-il un écart entre les programmes de formation et le développement spirituel réel des responsables religieux?

Un écart d’humanité crée un écart de foi. Sur le papier, nos documents parlent de «formation intégrale». En pratique, nous récompensons la performance, pas l’humanité. Nous récompensons la Novice qui obéit sans poser de questions, mais nous ne cherchons pas a savoir sa capacité d’ecouter, d’être corrigée, respecter les limites et être avec les autres sans les objectiver ou en avoir peur? Peut-elle gérer l’argent sans cupidité? L’écart provient de l’échec à exploiter la richesse socio-culturelle et la réalité de l’Afrique. La plupart des processus sont copiés d’autres cultures, rendent les religieux superficiels, artificiels et déconnectés de leurs racines.

Quelles dimensions de la maturité spirituelle sont les plus évidentes dans la recherche africaine?

En Afrique, la maturité ne se mesure pas par la perfection individuelle, mais par la capacité à faire sentir aux autres qu’ils sont humains et à rendre la foi crédible. On distingue quatre dimensions: Profondeur humaine, Maturité relationnelle, Usage humain du pouvoir et Foi credible.

Pouvez-vous souligner des pratiques de formation qui sont particulièrement importantes?

Il s’agit avant tout de pratiques qui restaurent l’humanité et qui, par conséquent, restaurent la foi. On peut citer: la formation du cœur, pas seulement de la tête: il faut pour cela des espaces pour parler honnêtement de la solitude, de l’affectivité, des traumatismes et des doutes de foi sans crainte d’expulsion; le mentorat par des aînés humains; la palabre africaine et la narration; le retour de la communauté; la formation des formateurs à l’humanité; et une formation qui respecte le candidat en sachant que ce qui est reçu pendant la formation est ce qui est absorbé, restitué et re-transmis aux autres.

Quel rôle la culture africaine joue-t-elle dans le développement du caractère et de la spiritualité?

La culture africaine est notre plus grande ressource pour guérir ces deux crises. Ubuntu dit: Je suis parce que nous sommes. Les gens de Nso diront: «Wir Dze Wir Bih wir» Une personne l’est à travers les autres. C’est l’antidote à la fois aux abus et à la crise de foi. L’Ubuntu dit: tu ne peux pas être humain en déshumanisant les autres. Et tu ne peux pas prêcher un Dieu crédible tout en déshumanisant son peuple.

Quelles découvertes ont-elles surpris les chercheurs?

Nous avons été surpris de voir à quel point les catholiques laïcs relient clairement humanité, pouvoir et foi. Ils n’utilisent pas de langage académique, mais ils disent: «Il/elle a toujours raison, il/elle ne dit jamais pardon». «Il/elle prie bien mais nous crie dessus». Ils savent que quand l’humanité est absente, la foi devient un théâtre.

“Nous avons en outre été surpris de constater que beaucoup de dirigeants eux-mêmes traversent une crise de foi silencieuse.”

Comment ces résultats peuvent-ils se traduire en améliorations pratiques dans les séminaires et les maisons de formation religieuse?

Remettre l’humanité au centre de la formation, car seule l’humanité rend la foi crédible et le pouvoir sûr. Ainsi, il est important d’évaluer l’humanité, pas seulement l’orthodoxie; de créer des espaces sûrs où les doutes de foi et les luttes humaines peuvent être exprimés sans punition; former les formateurs non seulement en théologie, mais aussi en accompagnement, en traumatologie et en maturité affective; de faire entendre les voix du peuple de Dieu dans la formation; d’enseigner que l’autorité sans humanité est un abus, et que la foi sans humanité est incrédulité…

Que contribue l’Afrique à la compréhension mondiale de la maturité spirituelle qui n’aurait peut-être pas été suffisamment reconnue avant cette recherche?

L’Afrique apporte cette vérité fondamentale: sans humanité, il n’y a pas de sainteté. Sans humanité, il n’y a pas de foi crédible. Et sans humanité, le pouvoir sera toujours abusé.

L’Église mondiale a mesuré la maturité par l’autonomie, les connaissances et l’efficacité. L’Afrique peut proposer une mesure basée sur l’Ubuntu: une personne mature est celle dont l’humanité rend les autres plus humains, et dont la foi redonne confiance aux autres. Une foi mature pense aux autres plutôt que de rechercher le confort personnel, l’accumulation de richesses tandis que les voisins vivent dans le désespoir.

Dans un monde blessé par les abus et une Église blessée par une crise de crédibilité, l’Afrique dit: Les gens ne reviennent pas à l’Église parce que vous argumentez mieux. Ils reviennent quand tu aimes mieux, quand tu deviens plus humain. Parce que seul un leader humain peut révéler un Dieu humain, et seul un Dieu humain peut guérir une foi blessée.

Un mot de la fin?

La crise de la foi ne se resoud pas seulement avec plus de théologie, mais avec plus d’humanité ou une combinaison équilibrée des deux. Parce que Dieu ne nous a pas sauvés avec une doctrine. Il nous a sauvés en devenant chair.

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