À l’aube de la visite du Pape Léon XIV à Lampedusa, samedi 04 juillet, l’archevêque de Tunis et président de la Conférence Épiscopale de la Région Nord de l’Afrique, partage son regard sur les défis migratoires qui unissent les rives de la Méditerranée. Tout en plaidant pour le respect de la dignité humaine et la construction d’une «civilisation de l’amour» transfrontalière, il évoque l’action de l’Église tunisienne articulée autour de l’accueil, de l’écoute et du soutien au retour volontaire.

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Le Pape François y avait dénoncé la mondialisation de l’indifférence face à une mer devenu le cimetière de tant d’êtres à la recherche d’un avenir meilleur. Ce samedi, 13 ans après son prédécesseur qui y effectuait le premier voyage de son pontificat, le Pape Léon XIV se rend sur la petite ile italienne de Lampedusa, une des portes d’entrée de l’Europe sur les routes des flux migratoires, au milieu de la méditerranée. À la veille de cette visite pastorale, l’archevêque de Tunis et président de la Conférence Épiscopale de la Région Nord de l’Afrique, partage son regard sur les défis migratoires qui unissent les rives de la Mare Nostrum.

Tout en plaidant pour le respect de la dignité humaine et la construction d’une «civilisation de l’amour» transfrontalière, Mgr Nicolas Lhernould revient pour nous sur l’action de l’Église en Tunisie, le pays le plus proche de Lampedusa sur la manière dont elle se propose de relever les défis migratoires toujours d’actualité. Entretien.

Mgr, le Pape visitera samedi 4 juillet l’île de Lampedusa, qui n’est qu’à quelques 145 kilomètres des côtes tunisiennes. Comment l’Église de Tunis perçoit-elle cette visite sur une terre qui, de fait, partage une réalité migratoire si proche de la vôtre?

Tout d’abord, pour nous, Lampedusa, qui est bien sûr la Sicile de la province d’Agrigente, est le symbole et la réalité présente d’une histoire partagée. Nous sommes très proches de la Sicile depuis longtemps, historiquement, et par les liens humains, par les liens des personnes en mouvement, par les liens de la mer. Il est bon de rappeler, par exemple, que ce sont les Italiens et tout spécialement les Siciliens qui sont venus sur les côtes tunisiennes au 19e siècle pour des raisons de travail et pour la pêche, essentiellement.

De fait, pour nous, c’est aussi une histoire migratoire partagée qui s’enracine bien plus loin que les événements récents à travers cette migration du nord vers le sud au 19e siècle et, aujourd’hui, du sud vers le nord pour toutes les raisons que nous savons. Alors, bien entendu, c’est un sujet qui est brûlant, et pas seulement pour la Tunisie, mais également pour la Libye, pour l’ensemble des pays du nord de l’Afrique et, je dirais, d’une manière plus générale, pour l’ensemble du monde méditerranéen. Le défi des personnes en mouvement, de leur accueil, de leur accompagnement, mais aussi de l’analyse précise des raisons qui font qu’ils partent, sont parmi les plus grands défis que nous vivons aujourd’hui.

Défi est un mot parfois faible, puisqu’il y a malheureusement énormément de drames. J’ai apprécié en 2023, lorsque le Pape François est venu en visite à Marseille, qu’il ait dit que le plus grand cimetière du monde n’était pas la Méditerranée, mais le Sahara. Avant même la traversée de la mer, il y a des drames humains très forts et même atroces qui se passent dans le désert, sur les routes migratoires, qu’on oublie souvent en focalisant sur l’urgence, bien légitime, le sauvetage en mer ou des drames qui se passent au moment des traversées, en oubliant souvent ce qui peut se passer sur les routes du désert.

Face à ce drame, quel est le rôle de l’Église en Tunisie auprès des personnes en situation de migration?

La position de l’Église en Tunisie et son action s’articulent dans ce domaine autour de trois axes. Le premier, c’est la disponibilité du bon samaritain. Lorsqu’une personne souffre, qu’elle a faim, qu’elle a froid, qu’elle est seule, qu’elle est nue, on ne se pose pas la question de savoir d’où elle vient, ni où elle va, mais on essaye, autant que c’est possible et toujours dans le respect de la légalité, de venir à son aide. Le deuxième axe, c’est celui de l’écoute. Nous nous rendons compte qu’en fait, beaucoup de personnes arrivent ici, animées de rêves, même de mirages qui les attirent, avec des boussoles existentielles qui sont très largement désarticulées. Et donc, nous essayons, chaque fois que possible, de nous asseoir avec les intéressés pour nous interroger sur le projet de vie qui est le leur.

Lorsque le Pape Léon XIV, aux Canaries tout récemment, a dit: «je m’incline devant votre dignité». Cette dignité des migrants, elle est aussi dans la conduite de Dieu sur la personne qui a été créée, à son image et à sa ressemblance. Il y a dans un roman écrit par un auteur tunisien qui s’appelle Walid Amri, dont le titre est «Les papillons de Lampedusa», qui a été publié en 2023, une très belle expression et en même temps terrible, dans laquelle l’auteur dit que beaucoup de migrants se donnent à une mer qui ouvre sa mâchoire béante pour avoir l’avenir qu’ils peignent dans leurs rêves. Combien de mirages, combien de rêves irréalistes existent aussi et combien nécessaire est le fait de s’asseoir pour reconstruire une espérance réelle et un projet de vie. 

Le troisième axe, c’est celui de l’assistance aux retours volontaires. Alors, non seulement des subsahariens qui sont désireux de rentrer dans leur pays mais aussi des tunisiens partis illégalement en Europe et qui sont désireux de revenir au pays. Bien sûr, il y a toutes les problématiques de réinsertion à la fois familiale, professionnelle, culturelle, sociale, que cela peut impliquer. Nous travaillons dans ce sens avec des Caritas Sœurs, notamment de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest.

Quels sont les principaux défis humanitaires et pastoraux auxquels vous faites face actuellement?

Le grand défi aujourd’hui, c’est que le drame humain de la migration, qui est essentiellement subsaharienne, dans notre cas ici en Tunisie, entraîne aussi une peur généralisée, pas seulement du côté de ceux qui prennent conscience que leur situation irrégulière ne convient pas, mais aussi de ceux qui sont en situation régulière, qui peuvent avoir l’appréhension de sortir, de bouger, même de venir tout simplement à la messe, alors que rien, en principe, ne devrait les en empêcher. Par conséquent, pour nous, l’un des grands défis pastoraux du moment, c’est de briser l’isolement et de prendre soin des personnes qui, mentalement, psychologiquement, pourraient être entraînées dans cette spirale de l’isolement qui, non seulement est déprimant, mais aussi mortifère. Nous essayons d’y faire face autant que nous pouvons, à travers une pastorale de proximité, d’écoute, d’encouragement à être soi-même, à la fois dans la légalité, mais surtout sous le regard et le projet de Dieu pour chaque personne.

Qu’attendez-vous concrètement des messages ou des gestes du Saint-Père à Lampedusa? Quel écho espérez-vous que cela suscite pour l’ensemble de la région méditerranéenne et particulièrement en Afrique du Nord?

Tout d’abord, le Pape vient à Lampedusa, bien sûr, parce que la question migratoire y est prégnante, mais il vient d’abord rencontrer les habitants de Lampedusa. Il vient à leur rencontre, au-delà de la seule question migratoire. Venir à la rencontre des habitants de l’île avec toute sa richesse, à la fois géographique, historique, culturelle, touristique, avec toute cette culture de la mer qui est fondamentale autour de l’île depuis très longtemps.Je ne peux pas présumer de ce que dira le Saint-Père, mais j’ai trouvé très beau la manière dont il s’est situé et dont il nous a situés par rapport à la question migratoire et aux migrants, lorsqu’il a pris la parole à Las Palmas, aux Canaries, lors de son voyage en Espagne. Je souhaiterais qu’il puisse abonder dans le sens de ce qu’il a dit, à savoir le respect de la dignité de chaque personne devant laquelle il a dit, et c’était fort, je m’incline. Mais aussi, dans la même phrase, il ajoute, je veux aussi vous dire, en s’adressant aux migrants, que votre vie doit être protégée. Et il s’agit aussi pour chaque personne, disait le Pape, de collaborer à sa propre dignité en livrant pas leur existence à ceux qui en font un commerce.

Ne croyez pas ceux qui vous promettent des paradis faciles en échange de votre corps, d’argent ou que sais-je. Ce message, je pense que, dans la ligne de ce qu’il a dit aux Canaries, il continuera très certainement, à Lampedusa, d’insister dessus. Et puis, il faut se souvenir que la visite du Pape François en 2013 à Lampedusa a initié un processus méditerranéen qui s’est poursuivi à Naples, Bari, Florence, Marseille, Tirana et tout récemment à Barcelone, en concomitance avec la visite du Pape, qui est fondée sur l’idée suivante: En partant des fragilités réelles de ce que nous vivons aujourd’hui, sachant aussi qu’aucune rive de l’espace méditerranéen ne peut répondre toute seule aux défis de notre monde d’aujourd’hui, il s’agit de construire ensemble en mobilisant le meilleur de ce que nous sommes dans la diversité, y compris religieuse, pour pouvoir faire face à ces grands défis, parmi lesquels celui de la fragilité humaine et de la migration. C’est ce qu’on appelle le processus méditerranéen, que le Pape François avait impulsé et que le Pape Léon reprend à son compte en l’encourageant. Pour cela, je pense que Lampedusa porte bien son nom, même si l’étymologie du nom de l’île est controversée ou débattue.

Il y en a une qui me plaît beaucoup, qui viendrait d’un mot grec qui signifie la torche, c’est-à-dire la lumière. Il me semble que cette toute petite île, devenue un immense symbole, peut-être une lumière très éclairante pour pouvoir orienter la suite de ce processus méditerranéen dans la construction positive de solutions, à la fois de réconciliation, de paix, entre les rives de la Méditerranée.

Quelle approche l’Église doit-elle privilégier pour aborder ce sujet de manière constructive, sans raviver les tensions?

Il y a un positionnement clair qui doit être un positionnement évangélique et qui repose sur deux principes. Le premier est que toute personne créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, jouit d’une dignité en conséquence qui, comme le disait Pape, n’a pas de passeport. Cette dignité de la personne par conséquent, est inviolable. C’est le premier principe. Le deuxième principe est de rappeler que tout doit abonder dans le sens du respect de cette dignité, selon une formule qu’on trouve dans l’écriture, dans le Livre de la Sagesse, au chapitre 12 qui dit «le juste doit être humain».

Il me semble que cette ligne-là doit être celle qui doit nous guider, que nous devons rappeler à tout moment. C’est ce qu’a fait le Pape aux Canaries, tout en le faisant d’une manière réaliste et, je dirais, les deux pieds enracinés dans la glaise de la réalité telle qu’elle est. Il est beau et important de voir que le Pape Léon XIV, à Las Palmas, a dit que la dignité humaine nécessite des voies légales et sûres. Et il demandait à tous les acteurs, à la fois politiques, de la société civile, du monde caritatif, de pouvoir s’interroger sur le monde, non pas que nous construisons, mais que nous avons construit.

En rappelant également que cette dignité de la personne, même si elle est inviolable, pose des questions qui sont fondamentales sur les raisons qui poussent quelqu’un à bouger, à migrer, avec une question qu’il a posée d’une façon, je dirais, très percutante lorsqu’il a dit «mais quel monde avons-nous construit si tant de frères doivent risquer la mort pour trouver la vie?» Et ça, cette question-là, nous avons le devoir de la rappeler comme fondamentale pour nous interroger sur le monde que nous avons construit et sur le monde que nous construisons. Il s’agit en fait en creux de construire véritablement, activement et de manière efficace ce que les Papes ont appelé la civilisation de l’amour. On pourrait même l’enraciner à l’époque de saint Augustin, qui aurait peut-être parlé de la cité de Dieu à l’époque. Cette civilisation de l’amour, fondée sur le respect de la dignité de chaque personne et qui doit être l’objet à la fois d’une proclamation et d’une action de la part de l’Église.

Comment l’Église parvient-elle à concilier son devoir d’accueil et de charité chrétienne avec le respect des souverainetés nationales et la sensibilité politique locale?

Là encore, le positionnement qu’a eu le Pape en Espagne est très éclairant de ce point de vue-là, tout en rappelant tout ce que nous venons de dire sur la proclamation inviolable de la dignité de la personne. Il a aussi pris soin de rappeler que les États sont souverains et donc sont en droit naturellement de prendre les mesures qu’ils jugent les plus adaptées, les meilleures, par rapport à l’ensemble des questions qu’ils travaillent, y compris la question migratoire. Le rôle de l’Église est de rappeler ce que nous avons dit précédemment, à savoir que tout cela doit se faire dans la recherche de la justice, du bien commun, du respect de la personne dans son inviolabilité, et que pour cela, on a tous besoin de prendre conscience que personne n’a les solutions définitives devant ces drames ou ces réalités humaines, si ce n’est en collaborant pour construire ensemble une civilisation de l’amour dans la fraternité.

Ce que nous essayons humblement de faire, nous, par exemple, ici, notre petite Caritas n’existerait pas sans la collaboration entre des chrétiens et des musulmans qui se mettent au service, ensemble, des plus fragiles migrants et autres, et ce témoignage de quelque chose qui se construit de manière réelle et concrète dans la complémentarité de nos cultures et même de nos créneaux est le meilleur antidote à tout ce qui pourrait être de l’ordre au niveau mondial, j’entends, de l’opposition, des murs qui se construisent…. La fraternité concrète qui se construit en partant du plus petit.

Je prends un autre exemple. Le 15 août, nous avons traditionnellement une petite procession de la madone de Trapani, cette statue de la Vierge Marie qui avait été apportée par les migrants siciliens au XIXe siècle à Lagoulette, le port de Tunis, à une dizaine de kilomètres du centre-ville.

Et donc, après la cérémonie dans la petite église qu’ont construit les Siciliens au milieu du XIXe siècle, la statue sort sur le parvis de l’église et nous essayons de colorer ce moment-là avec une thématique. Les deux dernières années, nous avons bien sûr insisté sur la question de la paix en lien avec les drames en Europe de l’Est, mais aussi au Moyen-Orient et pas seulement, dans toutes les directions du monde. Cette année, nous allons exploiter le thème de la dignité de la personne, dans toutes ses dimensions, pas seulement sur le thème des migrants, mais la dignité de la personne d’une manière générale. Dignité de la personne à être reconnue, à pouvoir vivre dans un environnement sain, à pouvoir, en tant que membre d’un peuple, disposer d’elle-même, selon aussi le droit international, à pouvoir vivre dans un environnement sans violence et où l’on cherche à cultiver la paix, à pouvoir avoir le droit de partir ou de rester avec tout ce que cela implique.

Un dernier mot?

Puisque nous parlons de cette visite du Pape à Lampedusa avant même l’événement, je voudrais simplement remettre à l’Esprit Saint tout ce qui va s’y passer. Il y a des espérances ou bien des perspectives que l’on peut entrevoir, mais il y a surtout à se remettre dans la ligne de la conduite de l’Esprit Saint, qui nous connaît mieux que nous-mêmes et qui inspirera aussi très certainement ses paroles, même si elles sont préparées largement à l’avance. Je suis touché par la manière dont le contact réel avec les personnes à la fois inspire, colore ces paroles, mais surtout leur donne leur densité.

J’ai eu la possibilité de rencontrer le Pape à plusieurs reprises ces derniers mois, et à chaque fois, j’en ai eu la même impression, que le contact véritable avec les gens donne aux paroles qui sont belles dans un texte, un relief qui est tout entier imprégné d’Esprit Saint, si j’ose dire. Et c’est à ça que je serai tout spécialement attentif pour m’en réjouir et aussi surtout pour en accueillir la lumière pour nous-mêmes et pour l’ensemble de notre espace méditerranéen.

Entretien réalisé par Jean-Paul Kamba, SJ – Cité du Vatican

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