S’il reste confiné, son album, lui, a eu le droit de sortir ! Deux ans après Masque blanc, S. Pri Noir est de retour avec État d’esprit. Rencontre téléphonique avec un artiste qui compte dans le paysage rapologique des années 20.
Oui, le rap français est entré dans une phase nouvelle, globalement plus commerciale, avec des flows et des lyrics parfois moins sophistiqués que ceux de la génération précédente. Pourtant, il existe encore des MCs qui placent la performance avant l’entertainment, et S. Pri Noir fait partie de ceux-là. Avec son premier album Masque Blanc (certifié disque d’or), ce rappeur émérite prouvait qu’il avait la technique, en plus de sa capacité à signer des morceaux de qualité. Essai transformé avec État D’Esprit, un nouvel disque aux featurings variés, de Dadju le lover au lyricisteAlpha Wannen passant par le crew hardcore 4Keus et la chanteuse R&B Lyna Mahyem. Un projet très attendu puisqu’il avait été annoncé dès 2012 avec la net-tape gratuite En Attendant État D’Esprit.
RFI Musique : Dans Multiplayer, le titre qui ouvre l’album, vous dites : « La rue, ça rend un peu parano ». En est-il de même du succès ?
S. Pri Noir : Bien sûr, ça peut. Pas moi, moi ça me rend méchant
mais je sais que d’autres artistes peuvent le devenir à cause de ça.
Dans la musique il y a des enjeux financiers, comme dans la rue. La
frontière entre la méfiance et la paranoïa est fine. Il suffit de deux
ou trois paramètres pour basculer.
Vivre de sa musique, comme c’est désormais votre cas, ça éloigne de la rue ?
Pour moi, en vérité, c’est une question qui ne doit même pas se poser.
Là vous me la posez et il n’y a pas de souci mais pour un artiste, ça
doit être naturel. Si on a envie d’avoir des connexions avec la rue, on
les aura sans se demander s’il faut couper les ponts ou pas. À partir du
moment où les mecs se posent la question de la crédibilité, là ils
rentrent dans un calcul et forcément, ça devient faux. C’est là
qu’arrivent les problèmes, les trahisons. Ce sont des amitiés qui ne
sont plus basées sur du naturel. C’est ma vision des choses.
Salades est un morceau très technique, comme plusieurs autres de l’album. Quel est votre point de vue sur le hashtag rap, ce style où les paroles sont parfois faites d’une simple suite de mots ?
C’est vrai que ça s’est un peu démocratisé, mais c’est un truc qui a
toujours existé dans le rap. Des mecs comme Ill des X-Men utilisaient
cette technique-là, le crew Dipset aussi, Lil Wayne à l’époque. C’est
l’école des points vitaux, comme disait la Sexion D’Assaut !
Il y a plusieurs points vitaux dans le rap, et ça en fait partie. Je
trouve ça cool, ça permet d’avoir des morceaux divertissants au sens
premier du terme. On ne se prend pas la tête. Mais là dans Salades, j’ai utilisé une autre corde de mon arc.
Autre facette de votre style, le fast style dans Humain. La performance vous tient à cœur ?
C’est important d’utiliser toute la palette du rappeur, de la ramener sur chaque projet, de diversifier les skills,
les capacités. Pour moi ça ne doit pas se perdre, et à mon niveau
j’essaie toujours de ramener ça au moins deux ou trois fois sur un
album.
On entend assez peu d’autotune sur État d’esprit. C’est important de chanter sans artifice ?
Il y en a quand même, mais utilisé d’une certaine manière qui fait que
ça ne se remarque pas, et plusieurs titres il n’y en a pas du tout.
C’est une machine extraordinaire qui permet d’exécuter des mélodies que
l’on ne peut pas faire quand on n’est pas chanteur, et aussi de
s’améliorer en chant. Dès que je peux l’utiliser je l’utilise, mais
c’est au feeling, selon la prod. Je ne me dis pas « Je ne ferai pas d’autotune sur ce projet », ça dépend de ce que je vais raconter, de si ça fait joli. C’est un outil de travail, pas une stratégie musicale.
Dans l’intro de Multiplayer, vous utilisez un effet surprenant sur votre voix…
Il y a une distorsion, de l’autotune, un flanger et un peu de ce qu’on
appelle l’effet téléphonique. On a mélangé ces quatre trucs là, avec du
kickage, des nouveaux flows, et ça s’appelle Multiplayer pour
monter qu’on apprécie tout. C’est un échange avec le producteur Rick
Starks, on se fait un ping-pong musical. Il me propose des trucs, moi
des mélodies, il pousse les boutons à fond, on tâtonne, on essaie des
choses.
Code Pin 878, qui raconte une histoire d’amour complexe, c’est une fiction ?
C’est un mélange. L’interlude dans le morceau, c’est de la fiction. Le
reste est inspiré de mon vécu mais s’il y a deux morceaux qui se
répondent, Code Pin 878 et Code Pin 778, c’est parce
que les deux suites de chiffres donnent l’intégralité du code pin de mon
téléphone. Souvent dans les relations amoureuses, les meufs veulent
avoir ton code pin pour avoir accès à tes messages, voir ce que tu fais.
C’est une métaphore pour dire dans le premier son, la meuf est un plan
cul, je l’ai rencontrée sur Snapchat, je l’aime bien mais je ne compte
pas m’engager. Au final, je suis pris à mon propre jeu, je m’attache à
elle. Donc,dans le premier son, elle a la première partie de mon code
pin, mais elle ne peut pas encore rentrer dans mon intimité. Et quand
elle a mon code pin complet, elle a mon cœur. Je précise que 878778,
c’était mon ancien code (Rires) !
S. Pri Noir État d’esprit (Allpoints) 2020
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