Un an après son lancement, Apertus a dépassé les quatre millions de téléchargements et trouvé des applications concrètes. Le grand modèle de langage (LLM) suisse commence à réduire l’écart avec la concurrence, mais plusieurs fragilités sur des tâches cruciales l’empêchent encore de rivaliser dans la course effrénée à l’IA générative.

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Début septembre 2025, une équipe de recherche l’annonçait fièrement: la Suisse lance son propre grand modèle de langage (Large Language Model, LLM) d’intelligence artificielle. Un modèle transparent, multilingue et ouvert, conçu en adéquation avec les règles de protection des données et le règlement européen sur l’IA.

Pourtant, quelques semaines après son lancement, Apertus essuyait déjà des critiques virulentes. Certains utilisateurs le qualifiaient d' »inutilisable », affirmant qu’il était « incapable de répondre même aux questions les plus basiques ». Un an plus tard, quel est le bilan?

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Téléchargements et usage réel

Les chiffres d’utilisation sont prometteurs. Apertus a dépassé les quatre millions de téléchargements sur la plateforme Hugging Face. Oleg Lavrovsky, directeur de la communauté technique autour d’Apertus, considère que ce chiffre est représentatif de l’intérêt mondial que suscitent les projets d’IA en sources ouvertes (open source).

Quant à l’usage réel, Oleg Lavrovsky a connaissance d’au moins 70 déploiements à l’étranger et de plus d’une centaine de versions dérivées du modèle suisse. Parmi elles figure le modèle SEA-LION de Singapour, qui a adapté Apertus ainsi que d’autres modèles d’IA afin qu’ils soient opérables dans plusieurs langues d’Asie du Sud-Est.

Développé par la Swiss AI Initiative en collaboration avec les écoles polytechniques fédérales et le Centre suisse de calcul scientifique, Apertus a publié en juillet sa version 1.5, qui inclut notamment l’analyse d’images et de meilleures capacités de raisonnement. La feuille de route officielle prévoit la sortie d’Apertus 2.0 en 2027.

Aux sceptiques, Oleg Lavrovsky rappelle par ailleurs qu’Apertus n’a jamais eu vocation à rivaliser avec ChatGPT. Il ne s’agit pas d’un produit commercial fini, mais d’une base sur laquelle des entreprises, des institutions et des chercheurs peuvent adapter leurs propres besoins.

Le multilinguisme et la sécurité des données portent leurs fruits

On ignore encore à quel point le potentiel du modèle suisse se traduit en usages concrets et en résultats mesurables. Certaines entreprises ont toutefois d’ores et déjà adopté Apertus. « On ne fait pas de la charité. On utilise Apertus parce que c’est un bon modèle », déclare Damiano Binaghi, directeur du département d’apprentissage profond (deep learning) chez Artificialy, une société implantée au Tessin.

Le Canton du Tessin a aussi décidé de migrer sur Apertus pour la traduction automatique de documents administratifs. Le Bureau cantonal des migrations en a particulièrement bénéficié. Il traite des documents personnels dans de multiples langues, et nécessite à la fois une grande précision et de bonnes garanties concernant la sécurité des données.

Le multilinguisme est l’un des domaines dans lesquels les développeurs d’Apertus ont le plus investi. Près de 40% de ses données d’entraînement sont dans une autre langue que l’anglais, et son corpus comporte plus de 1800 langues, y compris des dialectes peu représentés comme le romanche et certaines variations de suisse allemand. En comparaison, des études estiment que les modèles d’IA actuels utilisent environ 10% de données non anglophones.

L’ouverture totale des sources est un autre point fort du modèle suisse. « Nous avons sélectionné Apertus car c’est l’un des seuls modèles véritablement open source au monde », explique Leslie Teo, de AI Singapore. Pour les mêmes raisons, Apertus a trouvé des applications concrètes dans le domaine de la médecine. En juin, l’EPFL a présenté MeditronFO, une initiative destinée à « médicaliser » plusieurs LLM entièrement ouverts, dont Apertus.

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L’écart de performance persiste

Malgré les progrès notables d’Apertus 1.5, le modèle dispose encore d’une importante marge de progression, en particulier en termes de capacités agentiques, notent les spécialistes. Les modèles d’IA agentique sont capables d’exécuter en autonomie des tâches impliquant plusieurs étapes, telles que la comparaison puis la réservation de trajets en avion.

Cet écart apparaît aussi dans les analyses effectuées par l’équipe d’Apertus elle-même. Le modèle original, le plus vaste, qui comporte 70 milliards de paramètres, reste loin derrière d’autres modèles aux dimensions comparables, notamment dans des tâches de programmation, de mathématiques et de raisonnement.

Liip a testé Apertus pour ZüriCityGPT, son outil de recherche IA destiné à répondre aux questions des citoyens. Elle considère également qu’Apertus est en retard sur les modèles commerciaux. « Jusqu’ici, nous n’avons pas utilisé Apertus dans des projets pour des clients. Selon nous, il n’est pas encore prêt », affirme le directeur de projets d’IA générative de la société zurichoise.

>> Lire aussi : Les applications concrètes de l’intelligence artificielle en Suisse

Le prix de l’ouverture

Développer des modèles entièrement ouverts qui soient compétitifs: l’objectif est difficile et implique des compromis inévitables. Apertus repose sur des données publiques transparentes et vérifiables, conformément à la réglementation en matière de droits d’auteurs. Au contraire, les modèles privés utilisent souvent des ensembles de données sous licence ou non divulguées.

Federico Magnolfi, responsable du traitement automatique du langage naturel chez Artificialy, estime que, à son lancement, Apertus avait déjà deux ans de retard par rapport aux modèles commerciaux américains de pointe. « Deux ans, c’est énorme, dans un secteur qui avance tous les trois mois », dit-il. Pour combler cet écart, il faudrait mettre en place de nouveaux cycles d’entraînement, accroître les capacités informatiques et les investissements.

Le grand modèle de langage suisse Apertus est entraîné sur le supercalculateur Alps du Centre suisse de calcul scientifique, basé à Lugano. [KEYSTONE - GAETAN BALLY]
Le grand modèle de langage suisse Apertus est entraîné sur le supercalculateur Alps du Centre suisse de calcul scientifique, basé à Lugano. [KEYSTONE – GAETAN BALLY]

Les limites d’Apertus ne sont d’ailleurs pas forcément liées au modèle en tant que tel. Un modèle IA n’est qu’un composant d’un système plus large. Les logiciels permettant d’effectuer des tâches, telles que la recherche et le traitement d’informations pertinentes par rapport à une recherche, jouent également un rôle crucial.

Pour sa deuxième année d’existence, Apertus devra affronter deux nouveaux défis: l’amélioration du modèle en lui-même, et la consolidation de l’écosystème sur lequel il repose. Ces deux éléments seront cruciaux pour la compétitivité du modèle IA suisse, et pour lui assurer une plus large adoption par le grand public.

Sara Ibrahim, SWI swissinfo.ch

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