Formé fin 2024 et déjà parti à l’assaut des scènes internationales, le quatuor Mandé Sila présente la culture mandingue dans sa diversité, au-delà des frontières. Il réunit le guitariste et chanteur malien Habib Koité, son compatriote percussionniste Mama Koné, le balafoniste ivoirien Aly Keita et le joueur de kora sénégalais Lamine Cissokho. Entretien à l’occasion de la sortie de leur album.
Comment est né ce collectif Mandé Sila avec lequel vous avez enregistré un album du même nom et vous tournez depuis fin 2024 ?
Habib Koité : Il y a un phénomène qui se produit quand on est comme moi un artiste de live qui a traversé les 30 dernières années, tout le temps en train de jouer, de l’Alaska à Sydney : ce sont souvent les mêmes promoteurs qui m’invitent. Pour avoir un nouveau visage, on me demande de trouver une autre formule qu’avec mon groupe habituel. Je l’ai déjà fait, avec l’Américain Eric Bibb, ou encore avec le Sud-Africain Vusi Mahlasela et le Zimbabwéen Oliver Mtukudzi. Cette fois-ci, la décision a été prise par mon label Contre-Jour qui est en Belgique de travailler avec deux nouveaux musiciens : Aly Keita, que je connaissais bien et qui vit à Berlin, et Lamine Cissokho, que je connaissais moins, qui réside en Suède. Et il y a avec nous Mama Koné, mon percussionniste depuis une quinzaine d’années. C’est lui qui a trouvé le nom Mandé Sila – la route du mandingue en malinké.
L’album est un enregistrement live, en public, au studio de Levon Helm à Woodstock. Est-ce sur scène que le groupe s’est trouvé ?
On n’a répété que trois jours parce qu’on n’avait pas plus de temps. Les premiers concerts ont eu lieu en Belgique et on est parti aux États-Unis pour 17 autres dates. C’est à ce moment-là qu’on est vraiment entré dans les morceaux. On a joué. Tout le monde a foncé dedans. Devant un public, nous, musiciens, on n’a pas le même comportement que pendant une répétition. Ça a eu de bons échos et on a fait un album pour accompagner la tournée européenne qui va démarrer. Au début, on ne savait pas ce que ça donnerait sur scène.
Comment vous y êtes-vous pris pour faire fonctionner cette équipe ?
Si on décide de prendre un de mes morceaux pour Mandé Sila, on doit discuter et chercher à se comprendre. Souvent, on ajuste ma guitare à la kora, et je suis obligé de quitter la gamme sur laquelle je jouais un morceau depuis des lustres. Ce qui m’oblige aussi à chanter plus haut, dans les aigus. L’essentiel est qu’on arrive à s’harmoniser. Les instruments n’ont pas les mêmes capacités. La kora joue dans certains modes, mais, ces derniers temps, les jeunes joueurs de kora qui se sont installés en Europe ont trouvé les moyens de la faire évoluer. Tout le monde fait des koras à clés. Comme les guitares. Aly a deux balafons, chacun avec certaines gammes, et il y a des morceaux où il doit jouer sur les deux. Sur certains morceaux, Lamine a découvert des mélodies et il m’a dit : « koro (grand frère en français), ces notes-là, je n’ai pas l’habitude de les jouer, mais je vais les apprendre jusqu’à ce que tu sois satisfait ».
L’un des titres, intitulé L.A., qui figurait déjà sur l’album avec Eric Bibb, est un souvenir de tournée. Pouvez-vous nous le raconter ?
C’était très dur parce qu’il y avait beaucoup de dates qui s’enchaînaient. Quand tu te déplaces en bus, tu peux tout de suite dormir et c’est le conducteur qui souffre, mais quand tu prends l’avion, il faut arriver en avance, attendre et c’est plus fatigant. Je ne sais plus combien de concerts on a fait en Europe puis aux États-Unis. On est arrivé un soir à Los Angeles, bien fatigués. On était dans un hôtel un peu à l’écart du centre. On avait tous faim et on voulait manger un bout avant de dormir. On a cherché et on a vu au loin un gars qui arrangeait les tables comme s’il allait fermer. J’ai couru, et je lui ai parlé dans mon mauvais anglais pour lui dire qu’on était musiciens, qu’on était en tournée et qu’on avait très faim. Il m’a demandé d’où je venais, je lui ai dit : « de Belgique » (ndlr : Habib Koité est malien, mais il travaille avec un label belge). Et lui, en français, il m’a répondu : « moi aussi, je suis belge ».
On s’est installé au comptoir, il est parti nous cuisiner des ailes de poulet avec des frites. Pendant ce temps-là, on a commandé des téquilas. On nous a apporté des petits verres, alignés devant nous. On les a vidés et on nous en a apporté encore, puis une troisième fois. Et quand les ailes de poulet et les frites sont arrivées… C’est Éric qui m’a donné la phrase du refrain : « tequila make me happy ».
Vous avez souvent pris part à des projets collectifs durant votre carrière : Acoustic Africa, Desert Blues, Kirina… Quel en est l’impact sur votre créativité ?
Pendant dix ans, après le Prix Découvertes RFI en 1993, je n’ai fait de collaboration avec personne. Que des concerts et des voyages avec mon groupe, au Mexique, au Brésil… C’est arrivé après. Ces collaborations, c’est une aventure pour moi. J’aime ce que je vais découvrir chez les autres musiciens. Et je me dis que c’est une chance d’être dans un circuit comme celui-là. Je connais de très bons artistes qui n’ont jamais eu ces occasions de rencontres. Quand des groupes de touristes venaient au Mali, l’agence de voyage qui organisait le circuit m’appelait pour que je sois avec eux, lorsqu’on allait à Mopti, à Tombouctou, en pays Dogon… C’étaient des moments forts. C’est comme ça que j’ai connu Bonnie Raitt. Et ça m’a permis d’être invité ensuite, en Californie ou en Haïti, à Jacmel avec Jackson Browne pour une dizaine de jours.
Si, en plus de ces beaux voyages, je suis en train de faire de la musique – la chose que j’aime le plus au monde –, alors tout est plaisir. Je ne suis pas plus musicien qu’un autre, mais on pense à moi, comme pour ce projet d’opéra mandingue à Nice en 2008 (ndlr : auquel ont participé 2 500 enfants), Kirina. C’était la première fois que j’avais mal aux genoux tellement je marchais sur scène. Et quand je suis allé jouer à Marseille, il y a quelques semaines pour la Nuit des griots, une des spectatrices m’a sauté dans les bras en me rappelant qu’elle avait participé au projet. J’étais très ému.







